L’attentat

En avril 1994, le Rwanda est une société sous tension. La guerre, la crise politique, la propagande radicale et la préparation de violences collectives ont créé un environnement extrêmement instable.

Le 3 avril, l’animateur Noël Hitimana de la RTLM déclare à l’antenne : « Dans le FPR, on a des complices. Ils nous ont dit que le 3, le 4 et le 5 [avril], il se passera quelque chose dans la ville de Kigali. Même le 7 et le 8. » Ce message est le plus discuté par les historiens, pour certains, il suggère que des milieux proches du pouvoir avaient connaissance d’opérations imminentes ; pour d’autres, il s’agit d’un discours de propagande classique accusant préventivement le FPR de préparer des troubles.

Le 6 avril 1994, en fin de journée, le président Juvénal Habyarimana rentre à Kigali à bord de son avion personnel, un Falcon 50, immatriculé 9XR-NN, offert par la France et piloté par un équipage français. Il revient d’une rencontre régionale à Dar es Salam (Tanzanie) au cours de laquelle il a accepté de mettre en place les institutions de transition prévues par les Accords d’Arusha. Juste avant de décoller, il a proposé au président burundais, Cyprien Ntaryamira, dont l’avion est en maintenance, de l’accompagner. Outre les présidents rwandais et burundais, l’avion transportait des dignitaires du régime rwandais, dont le chef d’état-major des FAR. Alors qu’il s’apprête à atterrir à Kigali, à 20h27, deux missiles sont tirés sur l’avion. L’avion est touché et s’écrase en partie sur le terrain de la résidence présidentielle. Il n’y a aucun survivant.

L’avion présidentiel rwandais transportait 12 personnes :

  • Juvénal Habyarimana, président de la République du Rwanda,
  • Cyprien Ntaryamira, président de la République du Burundi
  • Bernard Ciza, ministre burundais des affaires publiques
  • Cyriaque Simbizi, ministre burundais de la communication
  • Déogratias Nsabimana, chef d’État-Major de l’armée rwandaise
  • Thaddée Bagaragaza, major et responsable de la maison militaire du président rwandais
  • Elie Sagatwa, colonel, membre du secrétariat spécial et chef du cabinet militaire du président rwandais
  • Juvénal Renaho, conseiller pour les affaires étrangères du président rwandais
  • Emmanuel Akingeneye, médecin personnel du président rwandais
  • Jacky Héraud, pilote français
  • Jean-Pierre Minaberry, copilote français
  • Jean-Michel Perrine, mécanicien navigant français.

La nouvelle se répand très vite à Kigali et les rumeurs vont bon train. Est-ce un accident ? Une attaque du FPR ? Un complot ? Les Belges sont suspectés…  Alors qu’aucune preuve ne l’atteste, la RTLM accuse le FPR et encourage la population à « défendre » le pays contre l’ennemi : le FPR et les Tutsi. Dès les premières heures, des officiers de l’armée dont le colonel Théoneste Bagosora, des responsables politiques et des membres de la garde présidentielle commencent à prendre des initiatives sans attendre qu’une autorité civile soit rétablie.

Très vite, les premières cibles sont des personnalités politiques considérées comme modérées.

Parmi elles figure la Première ministre Agathe Uwilingiyimana. Des soldats de la MINUAR sont attaqués. Dans la nuit du 6 au 7 avril, la majorité des hutu démocrates, opposés à l’idéologie génocidaire, sont assassinés. La Première ministre Agathe Uwilingiyimana est assassinée au petit matin, les dix casques bleus belges qui la protégeaient sont capturés puis tués. Pour de nombreux Rwandais, l’un des changements les plus visibles est la multiplication des barrages à hauteur desquels la carte d’identité, mentionnant « l’appartenance ethnique », est contrôlée.  Le 7 avril 1994, le génocide perpétré contre les Tutsi du Rwanda débute.

L’attentat contre l’avion du président rwandais est l’événement qui déclenche le génocide. [1]

Les premiers à arriver sur les lieux du crash sont des éléments de la garde présidentielle et des militaires stationnés dans le camp de Kanombe, situé à proximité.[2]

Très rapidement, la zone est bouclée par la garde présidentielle. Les militaires empêchent les civils et la plupart des observateurs extérieurs d’accéder à l’épave. Les corps des victimes sont retrouvés parmi les débris de l’appareil et transportés sous contrôle militaire.

L’épave reste sous contrôle militaire. Des débris demeurent sur place pendant longtemps. En raison du chaos qui suit immédiatement l’attentat, aucune enquête internationale complète n’est menée sur le site dans les heures suivant le crash selon les standards habituels d’un accident aérien.

Selon plusieurs témoignages et documents d’enquête, des militaires français présents au Rwanda dans le cadre de la coopération militaire franco-rwandaise se seraient rendus très rapidement sur le lieu du crash, certains auteurs affirmant même qu’ils y étaient dès la nuit du 6 au 7 avril. Ils auraient observé l’épave, recueilli des éléments matériels et rédigé des comptes rendus techniques.

La boîte noire de l’avion n’a jamais été retrouvée, ni aucun enregistrement vocal.

Les enquêtes :

PériodeEnquête / commissionPrincipales conclusions ou hypothèses
1994–1997Enquêtes initiales de l’ONU, du TPIR et de diverses autorités nationales (Belgique notamment)Aucune conclusion définitive sur les auteurs. L’attentat reste non élucidé.
1998Ouverture de l’information judiciaire française après la plainte des familles de l’équipage français du Falcon 50Début de la plus importante enquête judiciaire internationale sur l’attentat.
1998–2006Enquête du juge antiterroriste français Jean-Louis BruguièreConclut à une responsabilité du FPR (Front patriotique rwandais) dirigé par Paul Kagame. En 2006, il délivre des mandats d’arrêt contre plusieurs proches de Kagame.
2007–2009Commission rwandaise dite « Commission Mutsinzi [3]» présidée par Jean MutsinziConclut que l’attentat aurait été organisé par des extrémistes hutus proches du régime Habyarimana, et non par le FPR. Rapport publié début 2010.
2007–2014Reprise de l’enquête française par les juges Marc Trévidic et Nathalie PouxNouvelle instruction plus large, avec missions sur le terrain au Rwanda.
2010–2012Expertise balistique et technique ordonnée par Trévidic[4]Les experts situent les tirs dans ou près du camp militaire de Kanombe, zone contrôlée par les Forces armées rwandaises gouvernementales, ce qui affaiblit fortement la thèse Bruguière d’un tir du FPR depuis la colline de Masaka.
2014Clôture de l’instruction TrévidicLes juges ne retiennent pas les conclusions de Bruguière et considèrent les éléments à charge contre le FPR insuffisants.
2018Réquisitoire du parquet de ParisDemande un non-lieu pour les responsables du FPR mis en cause, faute de preuves suffisantes.[5]
2020Confirmation du non-lieu par les juges d’instruction françaisLes charges contre les proches de Kagame sont jugées insuffisantes.
2022Confirmation définitive du non-lieu par la justice françaiseFin de la procédure française ouverte en 1998. La justice considère qu’il n’existe pas de charges suffisantes pour renvoyer les suspects devant une cour d’assises.

À ce jour, aucune juridiction internationale ou nationale n’a rendu un jugement établissant définitivement qui a ordonné l’attentat. Le débat historique reste ouvert. La thèse initiale du juge Bruguière qui accusait le FPR ayant été largement fragilisée par les expertises techniques ultérieures et par les décisions de non-lieu de la justice française, dans leur grande majorité, les historiens valident la thèse d’un attentat perpétré par les extrémistes hutu, voire l’Akazu et/ou le Réseau Zéro, donc des personnes très proches du président.  

Aujourd’hui, la résidence présidentielle a été transformée en musée : the Rwanda Art Museum. Quelques débris de l’avion sont encore visibles à proximité du musée.


[1] Notons que le 9 avril 1994, Agathe Habyarimana, veuve du président et sa famille ainsi que plusieurs membres de l’Akazu sont exfiltrés du Rwanda par l’armée française dans le cadre de l’opération Amaryllis. Malgré des demandes d’extradition répétées de la part du Rwanda, Agathe Habyarimana Kanziga coule toujours des jours paisibles en France mais cela pourrait changer dès 2026 : https://www.rfi.fr/fr/afrique/20260506-g%C3%A9nocide-au-rwanda-la-justice-fran%C3%A7aise-annule-le-non-lieu-pour-agathe-habyarimana

[2] https://www.jeuneafrique.com/164466/politique/une-histoire-du-g-nocide-rwandais-2-l-attentat-du-6-avril-1994/

[3] http://www.mdrwi.org/rapports%20et%20doc/documents/rapport%20mutsinzi.pdf

[4]https://ddata.over-blog.com/xxxyyy/2/93/44/38/rapport-ballist-attentat-contre-habyarimana-6-4-19-copie-1.pdf

[5] https://www.collectifpartiescivilesrwanda.fr/attentat-du-6-avril-1994-non-lieu-confirme/