Chronologie des massacres :
6 avril 1994 – Kigali
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- Soirée : L’avion du président Juvénal Habyarimana, dans lequel se trouve également le président burundais Cyprien Ntaryamira, est abattu au-dessus de Kigali.
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- Réaction immédiate :
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- La capitale est quadrillée et bouclée en moins de 30 minutes après l’attentat, avant toute annonce officielle.
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- Premiers barrages mis en place par les Forces armées rwandaises (FAR) et les milices Interahamwe/Impuzamugambi.
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- Réunion du comité de crise : Le colonel Théoneste Bagosora (directeur du cabinet du ministère de la Défense) réunit des officiers et des extrémistes du MRND à l’état-major. Il refuse de remettre le pouvoir à la Première ministre Agathe Uwilingiyimana, comme le prévoit la Constitution et les accords d’Arusha[1].
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- Réaction immédiate :
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- Premières victimes : le début de la purge politique
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- Assassinat de Bonaventure Niyibizi, responsable administratif du ministère des Affaires étrangères (Tutsi).
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- Nuit du 6 au 7 avril : Début des premières tueries ciblées contre des Tutsi et des opposants politiques à Kigali (ex. : quartier de Nyamirambo, Kimihurura)[2].
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- Premières victimes : le début de la purge politique
7 avril 1994 – Kigali
Matin :
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- Assassinat de la Première ministre Agathe Uwilingiyimana et de sa famille, ainsi que des dix Casques bleus belges chargés de sa protection[3].
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- Autres personnalités assassinées : Ministres de l’opposition (Landoald Ndasingwa, Juvénal Uwilingiyimana), leaders du MDR (Mouvement démocratique républicain) et du PSD (Parti social-démocrate)[4].
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- Début des massacres systématiques :
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- Kigali : Tueries massives dans les quartiers à forte population tutsi (comme Gikondo, Nyarugunga, Kacyiru).
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- Début des massacres systématiques :
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- Reprise de l’offensive par le FPR : Le Front patriotique rwandais (FPR) relance les combats depuis sa base dans le nord (Mulindi).
8-9 avril 1994 – Kigali
Constitution d’un gouvernement intérimaire au sein de l’ambassade de France au Rwanda. Il est constitué des membres les plus radicaux des partis. Tous sont des figures radicales du MRND, de la CDR (Coalition pour la défense de la République) ou des milices.
Les massacres s’étendent à la préfecture de Kigali-rural.
Chronologie par préfecture
Les dates varient selon les communes. Voici les tendances générales, basées sur les travaux de Des Forges (1999), Prunier (1995), les archives du TPIR et d’IBUKA.
Préfecture de Kibuye
Selon Alison des Forges, le génocide débute à Kibuye le 8 avril 1994, soit quasiment immédiatement après l’attentat du 6 avril. La résistance à Bisesero commence également à cette date. Clément Kayishema, préfet de Kibuye, apparait comme l’une des figures majeures[5]. Il dirige dès avril 1994 des réunions, suit avec précision les statistiques de la population tutsi commune par commune, demande des opérations militaires contre les survivants de Bisesero[6]…
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- Pic des tueries : 10-18 avril (75% des Tutsi de Kibuye sont tués en 8 jours).
Préfecture de Gitarama
Début des massacres : 18 avril. Parmi les opposants au génocide toujours en poste se trouve la plupart des bourgmestres de la préfecture de Gitarama. Une réunion est donc convoquée par le premier ministre du gouvernement intérimaire, Jean Kanbanda. Tous les bourgmestres de la préfecture y ont pris part. L’objectif est clair : inciter les bourgmestres à participer au génocide et à coordonner les massacres[7]. A la suite de cette réunion les tueries s’accélèrent dans les communes de Mwendo, Rwaniko, Tare et Nyamabuye entre autres. Dès le 20 avril, la quasi-totalité des communes de Gitarama prennent part au génocide.
Préfecture de Butare
Début des massacres : 19 avril. Butare était connue pour sa modération politique, avec une forte présence d’intellectuels et d’opposants au MRND[8]. Le 17 avril 1994, la décision est prise de démettre le préfet de Butare de ses fonctions, Jean-Baptiste Habyarimana[9]. Le président du gouvernement intérimaire, Théodore Sindikubwabo, se rend dans la commune avec des membres du gouvernement, dont le Premier ministre, pour investir un nouveau préfet. A cette occasion, il réalise un discours qui est retransmis sur Radio Rwanda, le 21 avril 1994. Utilisant un vocabulaire volontairement codé, il reproche à la population de ne pas avoir suivi les instructions du gouvernement et les pousse à « se mettre au travail ». Pauline Nyiaramasuhuko, ministre de la Promotion féminine et de la famille, va être envoyée à Butare, sa province natale, pour orchestrer le génocide.
Préfectures du Sud (Gikongoro, Cyangugu, Nyanza)
Les massacres débutent début avril. Certaines des premières attaques et des pires massacres du génocide ont eu lieu à Gikongoro.
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- Gikongoro : Les massacres commencent dès le 7 avril. Les autorités locales participent aux préparatifs et faciliteront le génocide dans la préfecture. Les tueries partent de plusieurs foyers puis s’étendent aux communes voisines grâce notamment aux miliciens, gendarmes et policiers communaux.
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- Cyangugu : dès mars 1994, les organisateurs du génocide disposent déjà de réseaux prêts à agir dans plusieurs zones périphériques, dont Cyangugu[10]
Préfectures de l’Ouest (Gisenyi, Ruhengeri)
Les préfectures de l’ouest sont les principaux bastions du régime Habyarimana. Elles disposent déjà de structures opérationnelles avant le 6 avril 1994. Les réseaux du nord-ouest (Gisenyi, Ruhengeri) constituent le cœur du mouvement extrémistes Hutu Power. Ce noyau géographique du pouvoir pousse à l’accélération du génocide dans le reste du pays[11].
Les massacres y débutant très tôt entre le 7 et l e10 avril 1994.
Préfecture de Byumba
Plusieurs massacres sont déjà en cours dans plusieurs communes de la préfecture avant la mi-avril. Une des particularités de la préfecture est que le FPR en contrôle une partie dès le début du génocide. Il s’agit d’une des régions les plus touchées par la guerre entre le FPR et les forces gouvernementales[12].
Mai 1994 : la majorité des victimes sont assassinées
4 juillet : le Front patriotique rwandais (FPR) s’empare de Kigali et de Butare. Cette avancée provoque le début de l’exode massif des populations hutu vers le nord-ouest du Rwanda, où s’est installé le gouvernement intérimaire.
6 juillet : mise en place d’un gouvernement d’union nationale au Rwanda.
14 juillet : le FPR prend le contrôle de Ruhengeri. Le gouvernement intérimaire fuit alors vers la zone Turquoise.
14-17 juillet : entre 500 000 et 800 000 réfugiés rwandais s’installent dans les environs de Goma, au Zaïre (actuelle République démocratique du Congo).
22 juillet : le nouveau gouvernement rwandais lance un appel au retour des réfugiés.[13]
1. La définition du crime
Un génocide est un crime contre l’humanité. Le mot génocide désigne un crime de masse qui vise à la destruction systématique d’un groupe cible (national, ethnique, racial ou religieux) décrété de trop sur terre.
La définition retenue par la « Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide » qualifie de génocide l’un des actes ci-après, commis dans l’intention de détruire, tout ou une partie, d’un groupe national, ethnique, racial ou religieux, comme tel :
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- Meurtre de membres du groupe ;
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- Atteinte grave à l’intégrité physique ou mentale de membres du groupe ;
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- Soumission intentionnelle du groupe à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle ;
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- Mesures visant à entraver les naissances au sein du groupe ;
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- Transfert forcé d’enfants du groupe à un autre groupe.
L’intention est essentielle en droit pour pouvoir qualifier une extermination de génocide.
Le mot “génocide “ n’existe pas dans la langue rwandaise le Kinyarwanda. Au Rwanda, il a fallu le prendre tel quel pour nommer le crime qui venait de se commettre durant 3 mois, d’avril à juillet 1994. Cette définition juridique du génocide a été interprété en droit pour la première fois par le TPIR lors du procès Akayesu de 1998. Il qualifie les massacres de 1994 de génocide, en démontrant l’intention d’éliminer les Tutsi en tant que groupe ethnique. Aujourd’hui, le mot « génocide » existe en kinyarwanda, il s’écrit « jenocide ».
2. Le déroulement du génocide
Le génocide des Tutsi au Rwanda a marqué une rupture radicale avec l’ordre social. Les méthodes d’extermination – barrières de contrôle, massacres collectifs dans des lieux autrefois protecteurs, traques systématiques – ont systématisé la violence à l’échelle du pays. La nature des violences rappelle que le génocide constitue un temps de transgression des normes et des valeurs sociales « d’avant ».
Lieux de cultes, lieux de massacres :
Lors des massacres pré-génocidaires, les Tutsi ont trouvé refuge dans des églises et lieux de cultes qui sont, à ce moment, des lieux de protection. Cependant, pendant le génocide, cette stratégie est détournée par les génocidaires : les églises deviennent des cibles systématiques. Une cinquantaine d’églises ont été identifiée comme des lieux de massacres[14]. Ces attaques s’accompagnent de toute une série de profanation à l’encontre de tout ce qui pouvait être associé aux Tutsi. Ainsi, dans plusieurs églises, on mutile des statues de la Vierge ou du Christ en raison de caractéristiques physiques soient disant apparentées aux Tutsi (nez fin, long doigts). Au-delà des massacres dans les lieux de cultes et des profanations, des membres du clergé ont activement participé au génocide. Certains hauts responsables de l’Eglise, militants du MRND, ont planifié et préparé des tueries à l’échelle locale.
Un des cas les plus célèbre est celui du prêtre Athanase Seromba, condamné par le TPIR en 2008 pour génocide et crime contre l’humanité. Il rassembla dans l’église de Nyange 1 500 Tutsi avant de donner l’ordre de l’abattre au bulldozer[15].
Il est ici important de mentionner que quelques individus ont fait preuve d’un grand courage et d’héroïsme en risquant leur vie pour protéger des Tutsi.
Le viol comme une arme du génocide
Durant le génocide des Tutsi au Rwanda, les femmes étaient victimes de violences sexuelles et de viols par des membres des Interahamwe, des civils, des soldats des FAR… Ces actes étaient non seulement ordonnés mais aussi contrôlés et encouragés par la hiérarchie dans une impunité totale. C’est avec l’arrêt Akayesu, rendu en 1998, que les violences sexuelles et les viols ont été reconnus par la justice comme des actes constitutifs de génocide dans la mesure où elles visent à détruire un groupe.
En effet, lors du génocide, le viol fut utilisé comme une arme de mise à mort. La propagande pré-génocidaire, en stigmatisant les femmes Tutsi, a lourdement contribué aux violences qu’elles ont subies pendant le génocide. De nombreux cas et témoignages montrent que les viols sont commis avec une brutalité inouïe : viols collectifs, esclavage sexuel, introduction d’objets dans les parties intimes, viols par des hommes atteints du VIH, mutilation des sexes… Un rapport de 1996 du Rapporteur spécial de l’ONU estime qu’au moins 250.000 femmes ont été violées pendant le génocide. D’autres sources donnent des fourchettes plus larges, entre 250.000 et 500.000 femmes et filles. Beaucoup de victimes n’ont jamais pu ou voulu témoigner, ce qui rend les chiffres probablement conservateurs. Par ailleurs, certains viols étaient suivis de meurtres, excluant ainsi ces femmes des statistiques des survivantes.
Ces chiffres nous permettent néanmoins de bien de comprendre que le viol n’est pas l’exception mais la règle.
Les armes et les pratiques de cruauté
Les viols ne sont qu’un des exemples des pratiques cruelles et meurtrières des tueurs. Leurs actes – tortures, moqueries, retardement de la mort, obligation d’assister à l’agonie d’un proche, chantage pour obtenir une mort « moins douloureuse » – révèlent une volonté systématique de porter atteinte à la dignité des victimes. Parmi les méthodes de mise à mort, la noyade a concerné environ 5 % des victimes. Ces techniques s’inscrivent dans une logique symbolique, inspirée de la rhétorique hamitique, qui visait à « purger » le territoire et cela d’autant plus que les Tutsi étaient censés venir d’Ethiopie[16]. Cette idéologie hamitique avait également projeté beaucoup de fantasmes sur les corps Tutsi. Pendant le génocide, le corps devient donc la cible privilégiée des pratiques de cruauté : défiguration des victimes, section des talons d’Achille pour empêcher la fuite et « raccourcir les Tutsi ». Au début des années 2000, le gouvernement rwandais a réalisé un bilan du génocide et dénombre pas moins de 14 méthodes de mise à mort utilisées.[17]
Tableau : Façons dont les victimes ont été tuées
| Tués à la machette | 37.9% |
| Tués à la massue | 16.8% |
| Fusillés | 14.8% |
| Battues | 8.7% |
| Jetées à l’eau | 4.2% |
| Jetées dans les fosses septiques | 3.7% |
| Brûlées | 2.3% |
| Mortes de faim | 0.8% |
| Eventrées | 0.3% |
| Contraintes au suicide | 0.3% |
| Empalées | 0.2% |
| Violées | 0.2% |
| Ecrasées au mur | 0.2% |
| Pilées | 0.1% |
| Autres | 0.8% |
| Portées disparues | 3.1% |
| Pas de données | 5.6% |
En ce qui concerne les armes utilisées par les génocidaires on dénombre une majorité d’armes blanches employées (machettes, gourdins cloutées, lances, haches…). Des armes à feu et des grenades ont également été utilisées.
Le pillage
Tueries et pillages vont de pair. Avant et après la mort, les génocidaires dépouillent les victimes de leur possessions (vêtements) mais pillent également les maisons de leurs biens et matériaux de constructions (les taules des toits sont enlevées, les portes, les fenêtres…). Après les massacres, les champs des victimes sont investis et des réunions avec les autorités locales sont organisées afin de répartir les terres ou mettre en places des contrats de locations. Une véritable économie de génocide se met en place.
Quand bien même les pillages ont pu avoir une dimension incitative, ils n’expliquent pas les massacres. Une étude de Strauss (2006) et Verwinp (2005) montrent que les plus pauvres ou bien les plus jeunes (qui sont touchées directement par la question foncière) ne participent pas plus au génocide. Au-delà de l’enrichissement, on retrouve dans le pillage la dimension génocidaire d’effacement des traces. En détruisant les biens des Tutsi, on éradique les traces de leur présence. Une fois pillées, de nombreuses maisons sont d’ailleurs brûlées. Dans cette même logique, le sort des vaches a un sens particulier. Dans les années 1990, les vaches sont un signe extérieur de richesse de même qu’un apport pécunier via la vente du lait. Pendant le génocide, plutôt que de se les approprier, les tueurs ont tendance à les manger lors de grand festin après une « journée de travail ». Le prétendu pouvoir tutsi étant à l’époque intrinsèquement lié à la possession de bétail, ces festins visent à détruire tout ce qui peut leur être associé[18].
3. Les multiples « transgressions aux barrières morales, culturelles, de genre et d’âge »[19]
Les massacres mobilisent toutes les franges de la société, femmes et mineurs compris.
Engament des femmes
L’historiographie récente en histoire du genre a montré que de nombreuses femmes hutu ont activement participé au génocide. Si la majorité des auteurs sont des hommes, des femmes ont également dénoncé, pillé, encouragé. Certaines ont incité leurs maris ou leurs fils à participer, d’autres ont livré leurs voisins, leurs collègues aux miliciens, une minorité est même allé jusqu’au meurtre. Dans des cas extrêmes, des mères ont tué leurs propres enfants, parfois métis ou nés de mariages mixtes.
De nombreux travaux ont cependant révélé que l’engagement génocidaire des femmes était moins « direct » que celui des hommes rwandais. Environ 90 000 femmes sur les 100 000 jugées pour génocide au Rwanda ont été condamnées pour atteinte aux biens, donc dans les catégories les moins graves, car moins impliquées dans les crimes de sang[20]. Les femmes qui se sont engagées dans le génocide ont le plus souvent participé en dénonçant les Tutsi qui pouvaient se cacher près de chez elles, en pillant les biens dans les maisons ou bien en prenant des vêtements sur des cadavres. Les tribunaux gacaca, avec leur importante judiciarisation des femmes, a permis de mettre à mal les stéréotypes « d’une féminité pacifiste et non violente au Rwanda »[21].
Certaines femmes qui étaient des figures d’autorité politiques, à l’instar de Pauline Nyiaramasuhuko, ont eu une participation différente. Elles ont organisé des massacres, recruté des miliciens, ont planifié des campagnes de viols … Pour ces femmes, la participation dans le génocide découle d’un engagement politique. Elles avaient du pouvoir, des ressources et de l’influence. Elle représente cependant une minorité statistique. Les femmes ayant pris part aux viols collectifs organisés pendant le génocide, représentent 6% des prisonniers condamnés pour génocide au Rwanda[22]. Juliette Bour, doctorante française, étudie le rôle de 15 femmes à des postes de pouvoir en 1994[23].
Massacres au sein de la famille
Les massacres intrafamiliaux sont une des autres caractéristiques du génocide des Tutsi au Rwanda. Pendant le génocide, on a vu des hommes Hutu livrer leur femme Tutsi aux tueurs, des femmes Hutu tuer leurs enfants nés d’un père Tutsi.
Les crimes intrafamiliaux n’ayant pas fait l’objet d’une définition par le droit et les juridictions gacaca, ils sont peu renseignés et leur nombre est difficile à estimer. Violaine Baraduc a mené une enquête approfondie sur ce phénomène, révélant les mécanismes du renversement des liens affectifs et sociaux. Elle s’attache notamment à analyser l’un des cas les plus extrêmes : l’infanticide génocidaire, définit comme « l’assassinat, en 1994, par un parent hutu de ses enfants tutsi ou perçus comme tels ». Dans son ouvrage, l’anthropologue adopte une définition restrictive, centrée sur les crimes commis par des femmes hutu mariées à des hommes tutsi. En effet, dans une société patrilinéaire, l’identité, à tort qualifiée d’« ethnique », se transmet par le père. Baraduc utilise souvent le terme de « désafiliation » pour décrire la tentative de ces femmes de se « réafilier » à leur famille d’origine, et donc à leur « ethnie ». Dans une société qui est patrilinéaire, la désafiliation est la condition à la réafiliation à sa famille de naissance. En effet, pour qu’elles retrouvent une place dans la société le projet génocidaire impose à ces femmes de se séparer de leurs enfants.
Mineurs tueurs
La participation des mineurs aux tueries est un phénomène encore peu étudié et nous disposons donc de peu de littérature sur le sujet. En effet, l’implication dans les violences génocidaires des mineurs n’a pas retenu l’attention des chercheurs.euses puisqu’ils représentent une participation marginale (quantitativement), au même plan que la participation des femmes. Leur engagement dans le génocide est pourtant un des marqueurs centraux de l’implication de toutes les franges de la population dans ce dernier. Quelle a été la nature de leur participation ?
Si l’on en croit les résultats d’une étude menée par l’organisation non gouvernementale Save the Children en 1995, il semble qu’ils aient pris part à toute la gamme des pratiques de la mise à mort et de la cruauté[24].
C’est au travers les procès gacaca, qu’Hélène Dumas appréhende ce phénomène. Il semblerait qu’iels ont été intégré de façon récurrente aux groupes de tueurs et aient commis des meurtres « à leur hauteur », c’est-à-dire, contre des mineurs de leur âge et/ou des compagnons de classe, de jeux. Une enquête d’Unicef met en lumière ce fait : 47% des enfants interrogés ont déclaré avoir vu des enfants en tuer d’autres [25].
Les mineurs sont également au cœur de stratégies élaborées par les groupes de tueurs pour accroitre l’efficacité du génocide. Sur certaines collines, ils sont envoyés pour amener des enfants se cachant sur le lieu de massacre. Les tueurs jouent sur les relations de confiance enfantine, en recommandant de les prendre avec douceur, en prétendant les amener à leur mère[26].
Une autre dimension de la participation enfantine concerne les violences sexuelles. Ces derniers étaient encouragés à violer des femmes plus âgées qu’eux, qui auraient pu être leur mère. La dimension incestueuse de la transgression rejoint les nombreuses dégradations infligées aux femmes tutsi. Il nous est difficile de mesurer l’ampleur de ces phénomènes car peu de chiffres sont disponibles mais ils restent observables au travers les témoignages recueillis lors des procès gacaca. La participation des mineurs au crime souligne la radicalité de l’entreprise génocidaire.
[1] TPIR, Affaire Bagosora et al., ICTR-98-41-T, jugement du 18 décembre 2008
[2] Alison Des Forges, Leave none to tell the story, Human Rights Watch, 1999
[3] Rapport de l’ONU sur les Casques bleus au Rwanda, p.45-48
[4] Gérard Prunier, The Rwanda Crisis : History of a Genocide, 1995
[5] Alison Des Forges, Leave none to tell the story, Human Rights Watch, 1999
[6] TPIR, Affaire Kayishema et Ruzindana (ICTR-95-1-T), jugement du 21 mai 1999
[7] Alison Des Forges, Leave none to tell the story, Human Rights Watch, 1999
[8] TPIR, Affaire Gacumbitsi, ICTR-2001-64-T, jugement du 17 juin 2004
[9] Seul préfet Tutsi
[10] Alison Des Forges, Leave none to tell the story, Human Rights Watch, 1999
[11] Alison Des Forges, Leave none to tell the story, Human Rights Watch, 1999
[12] Alison Des Forges, Leave none to tell the story, Human Rights Watch, 1999
[13] MSF, chronologie des évènements avril 1994- janvier 1996, page 2
[14] Cyprien Mycinski, Génocide des Tutsi : entre apparitions de la Vierge et diabolisation de l’autre, le rôle mal connu de la religion, Le Monde, 6 avril 2024
[15] ICTR, 2001-66-I, Le procureur contre Athanase Seremba
[16] Dumas, 2014
[17] République du Rwanda Minaloc, 2004
[18] Dumas, 2013
[19] Hélène Dumas, enfants victimes, enfants tueurs, expériences enfantines (Rwanda 1994), p75 à 86
[20] Juliette Bour, « comme des hommes : trajectoires militantes de femmes politiques impliquées dans le génocide perpétré contre les Tutsi du Rwanda, 2024
[21] Juliette Bour, « Etudier la participation des femmes politiques au génocide perpétré contre les Tutsi »
[22] Isabelle Mourgere, Rwanda, 30 ans après : « les femmes peuvent être des génocidaires comme les autres », 8 avril 1994, TV5Monde
[23] Juliette Bour, « comme des hommes : trajectoires militantes de femmes politiques impliquées dans le génocide perpétré contre les Tutsi du Rwanda, 2024
[24] Save the childen, Children, Genocide and Justice : Rwandan perspectives on culpability and punishment for children convicted of crimes associated with genocide, 1996
[25] Unicef, 1995 citée dans Human Rights Watch
[26] Hélène Dumas, Enfants victimes, enfants tueurs. Expériences enfantines (Rwanda 1994), Revue d’histoire 2014/N°122, Editions Presses de Sciences Po, 01/04/2014