Le rôle des médias dans le génocide

Le rôle des médias dans le génocide 

Pendant le génocide, la diffusion de la presse écrite a été interrompu. C’est la radio qui prend entièrement le relai de l’idéologisation des esprits et de la logique génocidaire.

La Radio-Télévision libre des Mille Collines (RTLM) et Radio Rwanda, connues aujourd’hui sous l’appellation « médias de la haine », ont joué un rôle crucial dans le génocide. Pendant toute la durée du génocide, elles ont propagé une idéologie raciste et déshumanisante à l’encontre des Tutsi. Leur implication a dépassé la simple propagande : elles ont activement participé à la mise en œuvre du génocide en incitant la population à poursuivre les massacres et en dévoilant les lieux où se cachaient des Tutsi[1].

L’impact de la RTLM repose sur sa position stratégique, à l’intersection de deux dynamiques qui permettent le génocide : 

  • Une logique verticale : incarnée par le rôle de l’État et des institutions politiques qui donnent l’impulsion idéologique et opérationnelle aux tueries ;
  • Une logique horizontale : la mobilisation des citoyens, des voisins dans l’exécution des massacres.  

La RTLM est un pont entre ces deux sphères : elle relaye et diffuse le discours anti tutsi des élites tout en identifiant les victimes, indiquant leurs caches et va jusqu’à les nommer à l’antenne[2].

Une des émissions animées par de Valérie Bemeriki et Habimana Kantano en est un exemple éloquent : 

 « Je vous le dis depuis longtemps, le peuple est infesté de FPR, de cela il existe des preuves irréfutables. On a découvert des complices et des membres du FPR un peu partout dans le pays. Cette question est grave c’est à cause de ces complices glissés partout que ces cafards pullulent dans notre pays. 

Voici les noms des complices du FPR : 

  • Sebukiganda, fils de Butete qui vit à Kidaho
  • Laurence femme de Gakenyeri
  • (…)
  • Aussi le conseillé de Butete, il collabore avec le FPR
  • Haguma c’est aussi un membre du FPR, il tient un bar à Kidaho
  • Il y a aussi les jeunes gars du secteur de Gitare, plus précisément dans le hameau de Rusizi (…) »[3]

Cet extrait témoigne du rôle décisif joué par les voisins. Sur les collines, les gens connaissent les familles visées, où elles habitent et où elles pourraient être susceptibles de se cacher. 

La propagande extrémiste hutu

Selon la logique d’un peuple homogène et majoritaire, tous les Hutu devaient faire front commun contre les Tutsi. Cette propagande s’inscrit dans la continuité d’une idéologie présente au Rwanda avant l’indépendance et qui s’accentue avec celle-ci. Pour entretenir cette haine, la radio a mobilisé plusieurs registres de langage que l’on retrouve dans les discours des animateurs de la RTLM :  

  • Réécriture de l’histoire : les Tutsi sont systématiquement présentés comme des envahisseurs venus d’Ethiopie. Ils sont désignés comme des étrangers. Ils sont décrits comme des descendants d’une aristocratie féodale ayant asservis les Hutu. Cette lecture insiste sur une domination historique dont les Hutu auraient été victimes ;
  • Déshumanisation :  on désigne les Tutsi par des termes relatifs à des animaux nuisibles, inyenzi (cafards) ou inzoka (serpents). Ils sont assimilés au mouvement armé du FPR, tous désignés comme des cancrelats, des Inkotanyi. En kinyarwanda, inkotanyi signifie « ceux qui se battent avec le plus de courage », terme prestigieux choisit par les membres du FPR pour se désigner. Mais, dans la bouche des animateurs de la RTLM, le mot va prendre une connotation négative et va être utilisé pour les décrédibiliser. On retrouve d’ailleurs souvent les termes Inyenzi-Inkotanyi accolés ensemble afin de créer un lien dans l’esprit des auditeurs. Les membres du FPR sont des Tutsi et les Tutsi sont des cafards à écraser. L’argumentaire adopte également une logique raciale, illustrée par l’idée qu’ »un cancrelat ne peut donner naissance qu’à un autre cancrelat », jamais à un papillon[4] ;
  • Sexualisation et disqualification des femmes tutsi : la femme tutsi est hypersexualisée et décrite comme une espionne agissant au service de son groupe. Cette disqualification sexuelle agie comme une façon de les rejeter du monde des humains « normaux » ; 
  • Usage d’euphémismes codés : des expressions telles que travailler ou arracher les racines sont utilisées à la radio. Arracher les racines signifie tuer les bébés tutsi, dans une logique d’extermination totale. Le terme travailler est compris par la population comme un synonyme de tuer. Il ne s’agit pas d’un langage inventé en 1994 : il avait déjà été utilisé lors de la révolution de 1959, et s’inscrit dans une continuité idéologique. Lorsque ces mots sont employés, leur signification est parfaitement claire pour les auditeurs ;
  • Vocabulaire et imagerie religieuse : la propagande a largement mobilisé le langage religieux pour légitimer l’assassinat des Tutsi, présentée comme une forme de purification voulue et permise par Dieu. Certains discours affirmaient que Dieu avait abandonné les Tutsi, les plaçant en dehors du salut. Ce recours à la religion a permis de renforcer l’idée que tuer les Tutsi ne constituait pas un crime, mais un devoir moral. 

La propagande extrémiste hutu présente de nombreuses similitudes avec la propagande nazie. Dans les deux cas, on observe une animalisation des groupes ciblés : les Tutsi étaient qualifiés de cafards, les Juifs de rats ; tous deux assimilés à de la vermine à exterminer. Le langage utilisé est également codé et euphémisé : on parle de solution finale chez les nazis, de travail chez les extrémistes hutu. Dans les deux contextes, les mots précèdent les actes : on tue symboliquement avant de tuer physiquement.

La propagande ne se contente pas d’inciter à la haine, elle crée un climat, lève les inhibitions et légitime la violence. Elle instaure une véritable culture de la violence, construit une identité pour les persécuteurs, et offre une justification idéologique au pouvoir : celle de la pureté ethnique, pour « sauver » la nation. Au Rwanda, cette idée de pureté concernait l’unité hutu ; dans l’Allemagne nazie, elle visait la purification de la race.

Dans les deux cas, la propagande s’appuie sur une obsession complotiste. Les Juifs étaient accusés de conspirer contre le peuple allemand, tout comme les Tutsi (et particulièrement les femmes tutsi) étaient présentés comme une menace pour la majorité hutu. Les Dix commandements du Hutu font écho aux Protocoles des Sages de Sion, en construisant l’image d’un ennemi intérieur perfide, insidieux et à éliminer. La menace est présentée comme existentielle : c’est la logique du génocide préventif (si vous ne les tuez pas, ils vous tueront). La propagande dramatise la situation pour justifier les massacres en les inscrivant dans une logique de légitime défense.

La radio a joué un rôle central dans cette mise en scène, diffusant ce discours de peur et de haine en continu. Toutefois, la propagande officielle ne suffit pas à expliquer seule l’ampleur du génocide. Il faut également considérer le rôle de la rumeur, en particulier dans un contexte de guerre et de confusion, comme après l’assassinat du président Habyarimana. Des phrases comme « ils arrivent », « il faut se défendre » se propageaient rapidement, alimentées et amplifiées par les médias. Il y a une propagande qui vient du bas, de la société elle-même. 

RTLM, « radio sympa » : l’instrument du génocide 

Deux armes symbolisent le génocide des Tutsi au Rwanda, la radio et la machette. La première pour donner et recevoir les ordres, la seconde pour les exécuter. Le sobriquet « radio machette » rend compte directement de la violence de cette arme. A chaque barrage, se trouve une radio. Elle devient un véritable instrument du pouvoir, de mobilisation et d’action. 

  1. La mobilisation de la population 

Le gouvernement intérimaire mis en place à la mort du président Habyarimana a rapidement fui Kigali, la capitale. Il s’installe dans un premier temps à Gitarama puis à Gisenyi avant de fuir pour le Zaïre (ex RDC) après la victoire du FPR. La RTLM, basée à Kigali, devient alors un véritable état-major de l’armée du génocide. Dès le 7 avril, elle émet sans interruption pour « mobiliser » la population, stimuler les miliciens, soldats et gendarmes aux barrages. Les « journalistes » extrémistes sont alors mobilisés « pour l’animation du génocide »[5] y compris Hassan Ngeze[6], qui renonce provisoirement à la publication de Kangura.

C’est l’attentat contre l’avion du président Habyarimana qui sera l’élément déclencheur du génocide. Cet évènement va être évoqué au début du mois d’avril sur les ondes de la RTLM. 

« Le Tutsi furieux du FPR veulent s’emparer du pouvoir et le prendre avec des armes. Ils veulent faire quelque chose en ce jour de Pâques. Ils disent qu’ils ont des dates. Dans le FPR, on a des complices. Ils nous ont dit que le 3, le 4 et le 5 [avril], il se passera quelque chose dans la ville de Kigali. Même le 7 et le 8. Trouvez donc des armes à feu ou des grenades. Tout ça, c’est à cause des Tutsi qui foutent le bordel »[7].

Cette prédilection est assez bouleversante puisque les extrémistes hutu ont l’air de savoir qu’il va se passer quelque chose autour de la date du 6 avril, tout en accusant à l’avance le FPR. 

Ainsi, 30 minutes après l’attentat contre l’avion du président Juvénal Habyarimana, la RTLM annonce la mort du président et appelle les Rwandais à la vigilance. Pourtant, la radio ne désigne pas immédiatement les Tutsi comme cible, mais plutôt les Hutu démocrates, opposants du régime ainsi que les soldats belges de la MINUAR. 

Très vite, la stratégie change et on appelle sur les ondes à liquider les inyenzi du FPR, les complices (Ibyitso, les tutsi de l’intérieur), les traîtres (hutu démocrates) et tous ceux qui leur prêtent assistance. Dès le 13 avril, des appels aux meurtres sont lancés sur les ondes. Radio Rwanda ordonne la fermeture des frontières pour éviter que les Tutsi ne s’enfuient[8].

«  … Autre information, c’est qu’il y aurait beaucoup de personnes tutsi parmi lesquelles les inkotanyi, qui se seraient dirigés vers Mabayi, dans la province de Cibitoke, au Burundi ? Si donc cette information s’avérait exacte, cela signifierait que les inkotanyi sont en train de mettre en marche une stratégie visant à défoncer les lignes du sud du pays. La population et les autorités de cette région doivent alors garder leurs yeux ouverts »[9].

Dès le 7 avril, le génocide s’étend dans tout le pays à l’exception de la commune de Butare. Le 17 avril 1994, la décision est prise de démettre le préfet de Butare de ses fonctions. Le président du gouvernement intérimaire, Théodore Sindikubwabo, se rend dans la commune avec des membres du gouvernement, dont le Premier ministre, pour investir un nouveau préfet. A cette occasion, il réalise un discours qui est retransmis sur Radio Rwanda, le 21 avril 1994. Utilisant un vocabulaire volontairement codé, il reproche à la population de ne pas avoir suivi les instructions du gouvernement et les pousse à « se mettre au travail ». 

«  … Peut-être n’avez-vous pas eu connaissance de nos instructions… ou bien vous n’avez pas saisi le sens de notre demande ou alors, vous l’avez compris, mais vous avez refusé d’obéir. Seulement, nous ignorons les raisons de ce refus… Cessez de vous amuser en disant : Dieu nous a jusqu’ici préservé de la guerre, maintenant donnez-nous des gendarmes ! Ne vous amusez pas !… Que ceux qui ne se sentent pas concernés, que ceux qui ne veulent pas assumer de responsabilité, que tous ceux qui préfèrent regarder les autres travailler, s’en aillent… Que ceux qui sont chargés de nous en débarrasser le fassent vite afin que ceux qui ont le travail à cœur aient la possibilité de commencer… Mes frères, je voudrais que l’on arrête là les discours mais je veux vous renouveler mon souhait que vous puissiez nous écouter, que vous sachiez décoder nos messages, que vous compreniez pourquoi nous parlons comme ça. Analysez chaque mot, essayez de comprendre pourquoi il est utilisé comme ceci et non comme cela. Les temps sont difficiles. Que les blagues et les amusements cèdent la place au travail. »[10]

Je pense donc, chers frères de Butare, et excusez-moi car je n’ai pas l’habitude de parler de la sorte avec une voix aussi forte, mais ces jours-ci il est nécessaire que je parle de cette façon. C’est que les paroles que nous vous adressons, les messages que nous vous transmettons… les enseignements que nous vous donnons, tout cela, vous le prenez comme s’il s’agissait de paroles en l’air alors qu’il s’agit de paroles on ne peut plus sérieuses étant donné que nous sommes en guerre. Qu’est-ce à dire donc ? Cela veut dire que ceux-là qui attendent que les autres travaillent et qui se contentent d’observer, ceux qui ne se sentent pas concernés, eh bien, qu’ils jettent les masques et nous laissent travailler, nous, et qu’ils nous observent travailler mais sans faire partie de notre équipe. Si quelqu’un a envie de dire : « Moi, cela ne me concerne pas, j’ai peur », qu’il se retire loin de nous. Que ceux qui sont chargés de… nous débarrasser de lui le fassent le plus rapidement possible car il y a d’autres bons travailleurs désireux de servir leur pays.[11]

Après leur passage, l’ancien préfet est assassiné et le génocide commence dans la région de Butare. Ceux qui hésitent encore courent le risque « d’être frappé d’indignité nationale »[12].

Une des spécificités du génocide des Tutsi au Rwanda réside dans le caractère massif et public de l’assassinat des Tutsi. Ainsi, la propagande appelle ouvertement à l’extermination, les organisateurs du génocide cherchant à impliquer le plus grand nombre de Hutu dans la dénonciation et les massacres. Les animateurs de la RTLM, n’hésite donc pas à « d’avantage briser le tabou du non-dit »[13].

Le 13 mai 1994, Habimana Kantano exprime clairement sur les ondes de la RTLM le message génocidaire : 

« Nous les combattrons et nous les vaincrons, cela est plus qu’une certitude, tout doute est impossible et s’ils ne font pas attention, ils seront exterminés, parce que moi je l’ai vu. Une famille menacée de disparition… normalement, dans la culture rwandaise… mais que faire puisque les inkotanyi ne comprennent pas le kinyarwanda et que ceux qui devraient les rappeler à la sagesse s’avèrent de mauvais conseillers ! Ils ne comprennent donc rien, ils ne se départissent pas de leur entêtement… mais dans la culture rwandaise, une famille en voie d’extinction tire habituellement ses flèches en profitant de la protection d’un talus…afin qu’en cas d’extrême nécessité elle s’y abrite… Je crois bien que ce proverbe est facile à comprendre…

La famille en voie d’extinction c’est donc laquelle ? Ce sont les inkotanyi. Parce que c’est une clique qui est issu d’un petit groupe de la population… qu’on nomme les Tutsi. Les Tutsi sont très peu nombreux. D’ailleurs, même si, en termes de pourcentage, nous les considérons comme représentant 10%, cette guerre a probablement, peut-être 2%… elle a enlevé 2%… alors ils ne représentent plus que 8%… Mais donc ! Ces gens vont-ils continuer de se suicider, à engager une bataille suicidaire contre un groupe nombreux, ne vont-ils pas vraiment être exterminés ? »

Deux mois plus tard, le 2 juillet, Habimana Kantano exprime sa satisfaction devant les résultats du génocide et invite les auditeurs à partager sa joie « pour le travail accompli » : 

« Mais donc ! Et ces inkotanyi qui me téléphonaient, où sont-ils ? Hein ? Ah ! Ils doivent sûrement avoir été exterminés… chantons donc. »

Il entonne alors une chanson connue, triomphaliste qui est chantée à de nombreuses reprises sur les ondes de la RTLM : 

« Réjouissons-nous mes amis ! Les inkotanyi ont été exterminés ! Réjouissons-nous mes amis ! Dieu ne peut jamais être injuste ! … Dieu ne peut en effet être injuste… ces criminels…sans aucun doute, ils seront exterminés… »[14]

La finalité assumée et promue est qu’il n’y ait plus de Tutsi demain. Avec l’avancée des troupes du FPR, les extrémistes hutu commencent à envisager de perdre la guerre à partir du mois de juin. Mais cela ne signifie pas qu’il faut perdre également celle du génocide : 

Notre pays donc, cette clique de Tutsis l’a endeuillé, mais je crois que nous approchons de plus en plus ce que j’appellerais l’aurore… l’aurore, pour les jeunes enfants qui ne le sauraient pas, il s’agit du petit matin. Donc au petit matin… à la naissance du jour… nous sommes en train de nous acheminer vers des lendemains meilleurs, où nous dirons : « il n’y a plus un seul inyenzi dans le pays »… le nom inyenzi sera oublié, pour s’éteindre à jamais… cela ne sera donc possible que si nous continuons à les exterminer avec le même élan. Et, comme nous ne cessons de vous le dire, il ne serait pas imaginable que cette clique d’individus qui ne totalisent même pas 1% nous chasse du pays pour le diriger[15].

Extrait audio de l’émission du 5 juin 1994 (où l’on retrouve le passage cité ci-dessus) : 

Il faut donc continuer à « mobiliser » les foules. La RTLM ne cesse pas, pendant toute la durée du génocide, d’émettre des paroles d’encouragement aux tueurs. Ci-dessous, voici un exemple de paroles d’encouragement que l’on pouvait entendre. 

Vous êtes à l’écoute de Radio RTLM, il est maintenant onze heures et quarante minutes dans l’abri de fortune de RTLM. Bonjour à nos auditeurs et à nos forces armées, courage. Que ces dernières aient du courage au niveau des barrières, à leurs positions et partout où elles se trouvent. Courage, nos forces armées. Que toute la jeunesse où elle se trouve en train de porter main forte aux forces armées, les intrépides, soit courageuse. Nous leur rendrons visite ainsi qu’à cette jeunesse. Courage, nous tous Rwandais, nous nous sommes tous mobilisés pour chasser au loin les Inyenzi-Inkotanyi ; la plupart d’entre eux ont l’air d’être ivres, ils ont été intoxiqués par les boissons comme warage et kanyanga alors qu’ils nous accusent injustement de fumer du chanvre. Ils ont perdu la tête, ils ne savent même pas où ils doivent s’arrêter[16].

Dans l’extrait audio ci-après du 20 juin 1994, vous pouvez y entendre des encouragements aux tueries :  

2. Les justifications du génocide 

Afin de pousser la population à poursuivre « l’effort au travail », les animateurs radio mobilisent, tout au long de ces trois mois, de nombreuses justifications au génocide. 

On retrouve la rhétorique du génocide préventif « il faut les tuer avant qu’ils ne nous tuent ». Kangura et la RTLM ont tous les deux rompu un tabou en appelant de plus en plus ouvertement à « l’autodéfense » des Hutu. La RTLM ne cesse d’appeler les Hutu à se défendre contre les risques d’un envahissement par les troupes « étrangères » du FPR venues d’Ouganda. 

« … qu’on envisage la distribution des armes à la population pour combattre ces inyangarwanda (…) si vous ne voulez pas faire exterminer les rwandais… levez-vous, agissez… sans vous soucier de l’opinion internationale… l’opinion internationale penche toujours du côté de ceux qui sont installés…voyez les Burundais…depuis longtemps qu’ils exterminent les Hutu…ces Tutsi là… l’opinion… les journalistes ont écrit, ont crié, ont tout fait… est-ce que cela a-t-il empêché les burundais de bénéficier de l’aide jusqu’à ce jour ? (…) Et vous, qu’attendez-vous ? Vous attendez donc que les Blancs vous félicitent ? »[17]

Dans l’extrait ci-dessous, l’animateur Georges Ruggiu mobilise la rhétorique de la légitime défense face au FPR, qu’il accuse de commettre des exactions, notamment à l’encontre de prêtres. Son discours est imprégné d’un vocabulaire religieux marqué, évoquant « l’enfer » et « les foudres de Dieu ». Il insiste également, de manière récurrente, sur la nécessité de poursuivre le « bon travail pour la sécurité du pays », euphémisme qui masque l’appel à la violence :

Un mois plus tard, Valérie Bemeriki fait appel à ce même argument de la légitime défense face à un vaste complot organisé par les Tutsi : 

« Vous avez donc compris que les troubles de Butare ne sont que la malignité des Tutsi qui ont tout commencé dans le but de faire croire que ce sont les Hutu et les GP (Garde Présidentielle) alors qu’il s’agit au contraire des Tutsi qui ont cherché à exterminer les Hutu… Quand vous regardez attentivement vous constatez…qu’il y a eu beaucoup de Hutu assassinés ici nous nous souviendrons de Gapyisi, de Félicien Gatabazi et même de Bucyana de Rwanbuka, et d’autres Hutu assassinés par les Inyenzi-Inkotanyi. Mais surtout au départ de cette guerre, nous nous souviendrons de l’assassinat du Hutu suprême que nous aimions, qui était au sommet… »[18].

Cette rhétorique de la légitime défense s’accompagne d’une justification des crimes dès qu’ils sont commis. Nous avons une inversion totale de la narration ainsi qu’une justification des massacres dans les églises. 

(…) On ne pouvait donc pas s’imaginer qu’un prêtre oserait prendre un fusil, tirer et même distribuer des fusils aux personnes réfugiées dans l’église, celles-ci se mettant ensuite à mener des attaques par intermittence pour liquider le Hutu et revenir se replier dans l’église… en osant profaner la demeure de Dieu. Vous comprenez donc que quelqu’un qui veut te tuer, quand tu te rends d’ailleurs compte qu’il est en train de le faire, si vous découvrez son repère, ce repère à lui vous devez le détruire, ce repère de l’ennemi vous devez le détruire… Cela a été souvent remarqué même dans l’église de Nyumba, on y a découvert des malles, des malles chez les prêtres, pleines de machettes, de lances, de marteaux, de petites houes, si bien que les gens se demandaient à quoi tout cela pouvait servir ! Vous comprenez donc, le citoyen se rend compte qu’il va être tué ; s’il tue en se défendant, cela peut se comprendre… ».[19]

L’exemple du Burundi a aussi été largement exploité pour illustrer la soi-disant méchanceté des Tutsi et leur soif de pouvoir. Le 21 octobre 1993, le premier chef d’Etat hutu élu démocratiquement, le président Ndadaye, est assassiné par des militaires Tutsi dans le pays voisin. Cet évènement donne le coup d’envoi d’une escalade supplémentaire dans la radicalisation des hutu extrémistes rwandais. 

« Cela ne s’est jamais vu nulle part au monde que des individus, une clique d’individus qui veut le pouvoir… qui veut le pouvoir… qui ment en disant qu’elle défend les intérêts d’une petite minorité,…au lieu de…qui, par soif de pouvoir, les fait exterminer. Ces choses ne se sont jamais vues nulle part au monde. Sauf au Burundi ! Au Burundi, cela est arrivé. Les Tutsi minoritaires de Bujumbura voulaient prendre le pouvoir et cela a fait que nombreux Tutsi, dans la campagne, ont été exterminés. C’est donc exactement cela que la bande des inkotanyi vient d’attirer sur les Tutsi du pays. Nous n’avions cessé de dire que deux choses peuvent entrainer définitivement les Rwandais dans l’affrontement : tuer le Président de la République et redéclencher les combats. »[20]

« Au Burundi aussi…hum ! Au Burundi, la situation est très grave. Au Burundi, la situation est très grave étant donné qu’une clique de Tutsi, une fois de plus s’est tristement illustrée… une clique de Bujumbura, et des militaires, et des inkotanyi… bref, les inkotanyi de Bujumbura ont eux-mêmes mis la main dans la pâte… ils ont empêché le régime hutu de gouverner, alors que c’est eux le peuple majoritaire ; ils ont empêché la tenue des élections, empêché toute chose… bref, ils se sont placés au-dessus de tout… et pour finir la population s’est lassée et s’est dit : « quoi qu’il en soit, prenons les armes… prenons les armes et battons-nous… et on verra ! » Quoi qu’il en soit, ces Tutsi du Burundi, s’ils ne se montrent pas sages…s’ils ne se montrent pas sages, le ciel pourrait s’écrouler sur eux. »[21]

3. La négation du crime 

La négation du crime de génocide s’inscrit dans l’élaboration du génocide[22]. Dans le cadre du génocide des Tutsi au Rwanda, dès la mi-mai 1994, alors que le monde commence à comprendre et dénoncer le génocide en cours, les officiels ainsi que les animateurs de la RTLM nient sa réalité. Certains ministres du gouvernement intérimaire ont entrepris des déplacements à l’étranger. Le 27 avril 1994, Justin Mugenzi[23], en déplacement à Nairobi, prétend que les massacres sont des faits incontrôlés. De son côté, lorsque Jérôme Bicamumpaka[24] doit répondre à cette même question en Allemagne, il assure qu’il n’y a quasiment plus de massacres. 

«  Mais de quel pays sont ces Interahamwe ? Ceci parce que et le Président des Interahamwe, et le Premier Ministre et le Président de la République et tout le monde ; tous disent que les tueries ont cessé. Il y a des gens qui sont morts c’est un fait. Mais c’est fini et on le dit toujours à la radio. Ils disent que nous combattons les Inkotanyi et tout autre militant du FPR qui se cacheraient quelque part. A vrai dire après un mois et demi, une personne que tu n’avais pas connue comme complice du FPR, est-ce maintenant que tu viens de te rendre compte que c’est est un ? Une personne que tu n’avais pas connue comme militant du FPR est ce maintenant que tu vas le découvrir ?

Comme le Premier Ministre l’a dit hier, ces personnes qui se font passer pour des Interahamwe pour établir les listes des personnes à tuer sont des complices des Inkotanyi et doivent être considérées comme des Inkotanyi. Si quelqu’un s’amène de Nyamirambo pour se mettre à tuer des gens ou les aligner il faut l’arrêter comme un Inkotanyi et le tuer immédiatement. C’est comme ça qu’il faut procéder sinon le pays ne serait avancer avec un tel désordre. 

Réfléchissez un peu sur le proverbe qui dit que « celui qui a tué les mauvais a fini par décimer les bons ». Ceci en fait signifie qu’en se disant que l’on est en train de tuer les mauvais on en vient à se rendre compte que l’on a aussi décimé les bons. 

Un exemple quand une jolie fille passe les gens se mettent à loucher dans sa direction et commencent à dire : « pourquoi celle-là n’a pas été tuée ? » Alors que des fois elle est hutu. Et même si elle ne l’était pas, tous les tutsi ne doivent pas mourir. La guerre actuellement a pris forme, ce sont les militaires qui sont aux prises avec les Inkotanyi. Les gens se sous-estiment d’une façon honteuse ces derniers temps. Une laide femme dans le quartier crie à tue-tête pour que les hommes exterminent toutes les jolies femmes afin qu’elle reste la seule reine de beauté. Jusqu’où irait-on ? Celle avec qui elle a eu un accrochage quelconque je ne sais quoi encore…

C’est malheureux !! Le Premier Ministre a dit que de telles personnes doivent être tuées parce que ce sont des complices des Inkotanyi parce qu’ils veulent perpétuer la mauvaise image du pays devant la communauté internationale. Ainsi les aides vont manquer et les inyenzi vont en profiter pour ternir l’image du pays ceci à cause de ces personnes brutales qui quand elles rencontrent quelqu’un lui demandent si il n’est pas encore mort ! Pourquoi lui et pas toi ? N’est-ce pas du même sang qui coulent dans vos veines ? 

Certains disent qu’un tel est beau qu’il a des traits, que son nez est long mais c’est normal ? Est-ce qu’un hutu ne peut pas avoir un long nez ? Qu’est ce qui empêcherai un hutu d’avoir des traits réguliers ? Cette façon de se sous-estimer est honteuse. » [25]

En même temps qu’ils continuent d’appeler à l’extermination des Tutsi, les journalistes vont imputer ses massacres aux victimes, normaliser les violences et si massacres il y a, ils sont le fait des Inkotanyi. 

« Ici, nous rappelons que les inyenzi partout où ils ont conquis, ont tué les personnes suivant les cartes d’identité. Quand ils constataient que vous êtes hutu, ils vous tuent, surtout lorsque vous êtes hutu et sachant lire. »[26]

Pour appuyer cette thèse, Valérie Bemeriki rappelle la haine que les inyenzi portent aux humains. Pour légitimer la violence extrême prônée contre les Tutsi, elle mobilise une rhétorique fondée sur la déshumanisation et l’accusation en miroir. Le renversement accusatoire opéré permet de justifier le traitement inhumain que certains hutu vont réserver aux femmes. Cette cruauté est donc présentée non seulement comme légitime, mais aussi comme une forme de justice nécessaire.

« (…) on nous a rapportés comment ils (les inyenzi) prenaient des femmes enceintes, les assommaient avec un gourdin, et leur ouvraient le ventre pour en extraire le fœtus, lequel fœtus était à son tour déposé à terre puis tué après avoir lui-même eu le ventre ouvert ; et tout cela était exécuté en présence d’autres mères à telle enseigne que celles-ci sentaient qu’elles n’avaient plus elles-mêmes la vie, que le même sort les attendait. (…) Vous comprenez donc que la cruauté des Inyenzi est irréversible, la cruauté des Iyenzi ne peut être guérie que par leur totale extermination, leur mise à mort à tous, leur totale extinction… »[27]

Tous les journalistes de la RTLM ont nié le génocide. Ils sont même allés jusqu’à le tourner en dérision et le banaliser. A travers les extraits précédemment cités, nous voyons que l’objectif était non seulement l’exécution du génocide mais aussi et surtout la grande implication de la population. Les appels aux meurtres étaient accompagnés de mise en garde contre la soi-disant menace que représentait les Tutsi. 

 Le cas Simon Bikindi : un chanteur au service de la propagande génocidaire 

Parmi les relais de la propagande diffusée par la RTLM, le rôle de la musique fut loin d’être anodin. Le cas du chanteur et compositeur rwandais Simon Bikindi illustre avec force la manière dont l’art a été instrumentalisé pour encourager la haine et la violence.

Jugé par le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR) en 2008, Simon Bikindi a directement participé à des attaques menées dans la préfecture de Gisenyi, notamment par des membres des Interahamwe issus de sa propre troupe artistique, Irindiro. En juin 1994, il a circulé à bord d’un véhicule équipé de haut-parleurs, incitant la population à l’extermination des Tutsi dans des messages diffusés à haute voix, parfois en alternance avec ses chansons.

Trois d’entre elles ont été spécifiquement mentionnées dans l’acte d’accusation[28] :

  • « Twasezereye» (Nous avons dit adieu) ;
  • « Nanga Abahutu» (Je déteste les Hutu) ;
  • « Bene Sebahinzi » (Les descendants du Père des cultivateurs ou L’Alerte).

Ces chansons, omniprésentes sur les ondes de la RTLM (Twasezereye pouvait être diffusée jusqu’à 15 fois par jour) contribuaient à façonner un discours idéologique appelant à la mobilisation hutu contre l’« ennemi intérieur Tutsi ».

Le sens du titre « Nanga Abahutu », souvent traduit par « Je déteste les Hutu », nécessite une lecture complète des paroles. Contrairement à ce que le titre laisse penser, dans cette chanson, Bikindi ne s’attaque pas à l’ensemble des Hutu, mais à ceux qu’il qualifie de « traîtres », ceux qui auraient « renié leur identité », par exemple en épousant des Tutsi, en se battant à leur côté ou en acceptant leur argent. En s’inspirant des Dix commandements des Bahutu, le chanteur réalise un classement des différents types de trahison. Cette méthode vise à promouvoir le nationalisme ethnique, le Hutu Power et la poursuite de la révolution de 1959. 

Bene Sebahinzi (également connu sous le titre L’alerte) est une référence métaphorique aux Hutu, traditionnellement des cultivateurs. Cette chanson appelle le peuple (notamment la majorité rurale) à s’unir pour défendre leurs droits et établir une « véritable démocratie ». En 1994, une « véritable démocratie » signifie la victoire du Hutu Power. Le langage métaphorique de ces chansons a été discuté par le TPIR. Dans Bene Sebahinzi, le texte parle de « paix pour le Rwanda, paix pour les fils de Sebahinzi[29]». Cet appel à la paix doit être recontextualisé dans le paysage politique et sociale du Rwanda de 1994. En 1994, l’appel à la paix signifiait vaincre les ennemis de l’intérieur (les Tutsi) et mettre fin à la guerre avec le FPR. La « paix » dans ce contexte-là ne pouvait être atteinte qu’après l’annihilation des Tutsi. 

Simon Bikindi a été condamné à 15 ans de prison par le TPIR pour génocide, incitation publique et direct au génocide, meurtre et persécution, tous constitutifs de crimes contre l’humanité. Il est mort en 2018 au Bénin. 

Conclusion : le procès des « médias de la haine »

Les trois maîtres à penser de la campagne médiatique au Rwanda en 1994, Ferdinand Nahimana, Jean Bosco Barayagwiza et Hassan Ngeze, ont été condamné par le TPIR à respectivement 30, 35 et 35 ans de prison pour génocide et incitation au génocide. Ferdinand Nahimana et Jean Bosco Barayagwiza sont tous les deux à l’origine de la création de la RTLM. Nahimana est accusé d’avoir été l’idéologue à l’origine de cette création ainsi que le président de l’entreprise[30]. Comme vu précédemment, Hassan Ngeze était le fondateur, propriétaire et rédacteur en chef du journal Kangura qui a publié des messages de haine à l’encontre des Tutsi de 1990 à 1995[31].

D’autres figures médiatiques majeures ont également été jugées. Valérie Bemeriki, l’animatrice vedette de la RTLM a été condamnée à la prison à perpétuité pour « planification du génocide, incitation des Hutu au génocide, complicité d’assassinat de plusieurs personnes et familles » par un tribunal Gacaca en 2009[32]. Georges Ruggiu, animateur belgo-italien de la RTLM, a été condamné par le TPIR le 1er juin 2000 à 12 ans de prison pour incitation au génocide. Noël Hitimana et Habimana Kantano, deux autres animateurs phares de la RTLM, sont quant à eux morts en exil. 


[1] Ces médias émergent bien avant avril 1994. La diffusion de leur discours haineux a déjà commencé dès 1993 pour la RTLM et Radio Rwanda.

[2] Les infox de l’Histoire, « 1994, RTLM, la radio des Mille Collines : l’instrument des génocides au Rwanda », Franceinfo, 23/06/2025

[3] Habimana Kantano, RTLM, 1994, France génocide tutsi

[4] Kangura n°40, février 1993

[5] Jean-Pierre Chrétien, Rwanda : les médias du génocide, page 79, Karthala, 1995

[6] Fondateur, propriétaire et rédacteur en chef du journal Kangura. C’est également l’un des fondateurs et dirigeants de la CDR (Coalition pour la Défense de la République). Kangura a été publié de 1990 à 1995, sans aucun numéro entre avril et juillet 1994.

[7] RTLM, Hitimana Noël, 3 avril 1994 

[8] Jean-Pierre Chrétien, Rwanda : les médias du génocide, Karthala, 1995

[9] Radio Rwanda, 16 avril 1994

[10] Radio Rwanda, 21 avril 1994, Théodore Sindikubwabo, discours prononcé le 19 avril à Butare. On apprend au travers du discours qu’il l’avait également prononcé à Gikongoro. 

[11] Discours de Théodore Sindikubwabo, président intérimaire, prononcé le 19 avril à Butare, Radio Rwanda

[12] RTLM, 28 mai 1994, Kantano Habimana 

[13] Jean-Pierre Chrétien, Rwanda, les médias du génocide, Karthala,1995

[14] RTLM, 2 juillet 1994, Kantano Habimana 

[15] RTLM, 6 mai 1994, Mukingo de Ruhengeri 

[16] RTLM, Valérie Bemeriki, 6 mai 1994

[17] RTLM, 15 avril 1994, Jean Barahinyura interrogé par Gaspard Gahigi. 

[18] RTLM, 20 mai 1994, Valérie Bemeriki

[19] RTLM, 20 mai 1994, Valérie Bemeriki

[20] RTLM, 13 avril 1994, Kantano Habimana 

[21] RTLM, 2 juillet 1994, Kantano Habimana 

[22] Voir les 10 étapes du génocide de Stanton

[23] Ministre du commerce du gouvernement intérimaire rwandais de 1994

[24] Ministre des Affaires étrangères du Gouvernement intérimaire rwandais de 1994

[25] RTLM, 16 mai 1994, Kantano Habimana

[26] RTLM, 14 mai 1994, Ananie Nkurunziza 

[27] RTLM, 3 juin 1994, Valérie Bemeriki

[28] Le Procureur c. Simon Bikindi, affaire n°ICTR-01-72-T, Jugement, 2 décembre 2008

[29] Sebahinzi est un terme honorifique pour le père des cultivateurs, c’est-à-dire, une référence aux Hutu, traditionnellement agriculteurs

[30] Sophia Kagan, « L’affaire des médias de la haine devant le tribunal pour le Rwanda », HJJ/JJH, volume 3 numéro 1, 2008

[31] Aucun numéro n’a été publié entre avril et juillet 1994

[32] La Libre, « Génocide au Rwanda : une journaliste condamnée à la perpétuité », 14/12/2009