Les opérations Amaryllis et Silver Back

 

Les opérations Amaryllys et Silver Back

L’implication de la France dans le génocide des Tutsi au Rwanda en 1994 s’articule principalement autour de deux opérations militaires : Amaryllis et Turquoise. 

Lancée le 8 avril 1994, soit deux jours après l’attentat contre l’avion du président Juvénal Habyarimana, l’opération Amaryllis est officiellement déclenchée pour permettre l’évacuation des ressortissants français et étrangers présents à Kigali. Conduite par l’armée française, avec l’appui logistique de militaires belges, elle mobilise environ 500 soldats sous le commandement du colonel Didier Poncet, et se limite à Kigali et ses environs. Elle prend fin le 14 avril 1994. Cette opération révèle les ambigüités de l’engagement politique et militaire de la France au Rwanda. Plusieurs éléments alimentent les critiques envers l’opération Amaryllis. 

  1. Une évacuation sélective 

    La France choisit d’évacuer en priorité les ressortissants occidentaux ainsi que des personnalités proches du régime d’Habyarimana, tel que Agathe Habyarimana, la veuve du président, ainsi qu’une trentaine de membres de sa famille et de l’akazu. Encore aujourd’hui, ses personnes sont accusées d’être complices de crime de génocide et continuent de bénéficier de la protection de l’État français.

    2. Proximité avec les extrémistes hutu 

      Bien que l’opération Amaryllis soit une mission militaire elle ne se déroule pas en vase clos et s’inscrit dans un environnement diplomatique. Elle est notamment coordonnée par l’ambassade de France à Kigali qui est au cœur de choix politiques controversés. 

      Le 9 avril, le gouvernement intérimaire rwandais est formé au sein même de l’ambassade de France. La France sera par ailleurs le seul pays à reconnaître la légitimité de ce gouvernement. C’est également au sein même de l’ambassade que certaines figures extrémistes du mouvement Hutu Power seront hébergées tel que Ferdinand Nahimana, cofondateur de la Radio-Télévision Libre des Mille Collines (RTLM) ou bien Félicien Kabuga, le financier des Interahamwe et de la RTLM. 

      Cette protection des génocidaires a été soulignée, entre autres, par le rapport Mucyo (2008) et la commission Duclert (2021). 

      Ce positionnement donne à l’opération Amaryllis une dimension diplomatique non discutable. Au même moment où la France évacue officiellement ses ressortissants, elle offre un soutien, une reconnaissance et une protection aux responsables politiques du régime génocidaire. 

      3. Une absence de protection 

        Les militaires français déployés dans le cadre d’Amaryllis n’avaient pas pour mission d’intervenir ni de stopper les massacres en cours. En revanche, l’ambassade de France se garda de porter assistance aux Tutsi et opposants politiques menacés y compris aux employés tutsi travaillant pour le compte de la France. Cette attitude inflexible est adoptée jusqu’au bout malgré un télégramme de Paris donnant la directive à l’ambassade d’offrir à son personnel la possibilité de quitter la capitale[1]. Plus largement, l’ambassadeur opposera un refus catégorique d’évacuation aux opposants menacés, comme le procureur de la République, ou aux membres de la population tutsi qui parviendront à contacter l’ambassade. [2]

        4. Livraison d’armes 

        L’opération Amaryllis est également accusée d’avoir permis le transfert d’armes aux FAR (Forces Armées Rwandaises) et aux milices Interahamwe. Le colonel belge Luc Marchal, commandant de secteur de la Mission des Nations unies pour l’assistance au Rwanda (MINUAR), a déclaré au journal Le Monde en août 1995 qu’un des avions de l’opération Amaryllis, arrivé le 9 avril 1994, transportait plusieurs caisses de munitions. Celles-ci auraient été transférées par des véhicules des FAR vers les quartiers de la Garde présidentielle, haut lieu de la planification et de l’exécution du génocide[3].

        Commandé par le président Emmanuel Macron, le rapport Duclert (2021) constitue l’analyse la plus complète à ce jour sur le rôle de la France au Rwanda entre 1990 et 1994. Ce rapport conclut à une « faillite intellectuelle, politique et morale »[4] de l’État français. Il insiste sur l’aveuglement idéologique des autorités françaises, qui ont soutenu un régime génocidaire, au détriment de toute lucidité sur la réalité des crimes en préparation.

        Le rapport souligne que l’opération Amaryllis a été pensée uniquement comme une mission d’évacuation de ressortissants occidentaux, sans aucune prise en compte de la gravité des massacres en cours, alors même que des informations fiables sur le génocide circulaient déjà. Selon Vincent Duclert, historien en charge de la commission, l’opération Amaryllis, avec toutes les armées occidentales en place, était en moyen d’arrêter le génocide.

        Silver Back : 

        La Belgique lance le 10 avril 1994 l’opération Silver Back, parallèlement à l’opération Amaryllis menée par la France. Cette mission s’étendra jusqu’au 17 avril. Elle visait à évacuer les ressortissants belges et étrangers menacés par l’embrasement du pays. Si son objectif affiché était humanitaire, plusieurs éléments témoignent d’une gestion ambiguë et contrastée, notamment dans la coordination avec les forces françaises.

        Le commandement de Silver Back était assuré par le colonel Poncet, également à la tête de l’opération Amaryllis. Or, dans les faits, l’accès à l’évacuation pour les civils rwandais semblait strictement contrôlé par les autorités françaises, qui ne permettaient l’embarquement des Rwandais qu’à partir de listes fournies par l’ambassade de France. Ce filtrage a eu pour conséquence l’exclusion de nombreux civils tutsis.

        Selon l’Agence Rwandaise d’Information (ARI), plus de 200 rescapés tutsi ont pu être évacués par les soldats belges de l’opération Silver Back, après avoir été refoulés par les soldats français d’Amaryllis stationnés à l’aéroport international de Kigali. Ces personnes ayant échappées aux massacres, avaient cherché refuge auprès des forces occidentales.

        L’opération Silver Back, bien que plus souple dans sa réponse à la détresse des civils que son équivalent français, n’échappe pas à la critique d’un interventionnisme minimal et centré sur les seuls intérêts nationaux.

        Ces deux opérations symbolisent l’abandon de la communauté internationale. 


        [1] Assemblée Nationale, Enquête sur la tragédie rwandaise (1990-1994). Rapport de la Mission d’information, rapport n°1271, 1998, Paris 

        [2] Serge Dupuis, Le rôle de la France au Rwanda durant les années pré-génocidaires (1990- opération Amaryllis), Fondation Jean Jaurès, 2019

        [3] Le Monde, Un officier belge maintient ses déclarations sur l’attitude de la France lors du génocide rwandais, Jean de la Gueriviere, août 1995

        [4] Rapport de la Commission de recherche sur les archives françaises relatives au Rwanda et au génocide des Tutsi (1990-1994), 2021