Voyez cette image de l’église de Nyamata[1]. Cette église, parmi tant d’autres, fut le théâtre d’un massacre dont elle garde la mémoire. Si les corps ont été enlevés (ils sont désormais ensevelis dans la crypte, en réalité un ossuaire, et dans la terre des environs immédiats), les vêtements en revanche sont abandonnés. Ils jonchent pêle-mêle les bancs de bois, témoins dérisoires et muets de l’horreur à proximité de l’autel désormais désacralisé. Comment les églises, considérées comme des lieux de refuge, se sont-elles transformées en lieux de massacres ? Comment expliquer les nombreuses profanations qui ont eu cours ?

Ne nous y méprenons pas, cependant, il n’est évidemment pas question d’imputer à la seule Eglise catholique la responsabilité du génocide des Tutsi au Rwanda. Comme souvent, en effet, dans ce genre de tragédie, les causes furent multiples. Si, au départ, elles provenaient effectivement de sources différentes, elles finirent par se rejoindre, pour aboutir aux exactions et aux horreurs que l’on sait. Nous le verrons : de la première période coloniale qui vit l’apparition au Rwanda des Pères Blancs, au Mandat de tutelle sur le Rwanda et le Burundi[2], jusqu’à l’Indépendance (1962), le rôle de l’Eglise ne cessa de s’affirmer et de s’amplifier. De l’Indépendance au génocide, l’Eglise, consentant alors à un retournement opportuniste d’alliance, alimenta, à des fins politiques et idéologiques convergentes, les fractures sociales, déjà transformées en clivages ethniques, bien installés dans l’opinion publique. Elle les conforta ets’y appuya.
Depuis le début de l’exercice de son influence et de son autorité, les représentants de l’Eglise catholique s’employèrent à « coloniser » les cœurs et les esprits en exploitant, et en les détournant, les valeurs traditionnelles de la culture rwandaise (l’upfuna), mais aussi des croyances et des traditions spécifiques. On peut citer par exemple, la présence d’Imana, le Dieu unique[3], le système hiérarchisé de la Royauté réservé aux seuls Tutsi, mais encore en souscrivant à l’« hypothèse hamitique », un mythe puissant encore bien présent aujourd’hui dans l’inconscient collectif[4]. Forte de ces différents appuis et relayant des préjugés coloniaux qui refusaient de croire que la complexité culturelle du Rwanda ne provenait que de « noirs », « l’œuvre de Dieu » y mit « bon ordre », afin de réorganiser la société rwandaise selon un point de vue, d’autant plus biaisé qu’il reposait sur l’absence de nuance, conséquence d’une connaissance superficielle du kinyarwanda, comme de la richesse des us et coutumes locales. Dans la suite de l’histoire, profitant des circonstances portées par la Révolution Sociale (1959), elle s’y compromit définitivement et lourdement.
Cet important pouvoir que l’Eglise exerça au Rwanda lui fut en réalité officiellement accordé. En effet, comme le rappelle Colette Braeckman : peu désireux d’investir dans ces territoires qui demeuraient des protectorats de la Société des Nations, les Belges chargèrent les ordres religieux, en particulier les Pères Blancs, de les évangéliser[5].
Tout pouvoir colonial, en général, est susceptible d’adopter deux positions, elles peuvent toutefois s’avérer à terme contradictoires, jusqu’à déclencher des stratégies réparatrices, ou régulatrices, produisant des effets souvent dramatiques. La première, exprimée par l’expression célèbre « pas d’élite, pas d’ennui », porte sur les limites à donner à l’instruction et à l’éducation destinées aux peuples colonisés. Elle signifie sous le couvert d’une action présentée comme « civilisatrice » à la fois un mépris, donc une ignorance voulue, mais aussi et par conséquent un effacement progressif des cultures traditionnelles et des langues qui les transmettent (quitte à imposer un système de diglossie). Il s’agira dans le cas qui nous occupe d’une sorte de « blanchiment » des peuples colonisés. La seconde consiste, paradoxalement, à s’appuyer sur les catégories de personnes autochtones susceptibles de représenter encore, par tradition, un repère familier, une élite locale en somme à préserver et à instruire davantage, à munir de qualités qui pourraient s’avérer utiles pour le maintien de l’autorité coloniale. Constituer des alliances, créer des complicités afin d’assurer l’efficacité des politiques nouvelles sont des pratiques courantes, elles permettent de garder intactes les anciennes institutions tout en les vidant progressivement de leur sens. Toutefois, les exigences d’émancipation proviennent généralement de la situation privilégiée de ces « alliés », qui parmi les plus « cultivés » finissent les premiers par rêver d’indépendance, une revendication perçue forcément comme dangereuse pour le pouvoir en place, fut-il religieux.
Avant le Mandat (à partir de 1900).
Avec l’arrivée cette année-là des Pères Blancs au sein de la colonie allemande, le pouvoir de l’Eglise catholique s’installa de façon très efficace grâce, comme annoncé, à la croyance partagée en un Dieu unique, fédérateur de la société clanique traditionnelle du Rwanda. Effectivement, dans chaque clan cohabitaient des Tutsi, des Hutu et des Twa, chacun ayant finalement besoin de chacun, l’éleveur de l’agriculteur, l’un et l’autre de l’artisan, si bien que l’Eglise comprit très vite le parti qu’elle pouvait obtenir de ce dieu Imana qui possédait, outre la capacité de fédérer, celle de pouvoir facilement être remplacé, en l’occurrence par Jésus-Christ. La proximité monothéiste de l’ancien culte et du christianisme permettait de revivifier la croyance et d’assurer habilement l’emprise. Ce fut une première étape d’asservissement des esprits, assortie de la découverte, à exploiter, du système « féodal » de la Royauté, celui des mwami (rois) et de leur mère, régnant de manière absolue sur le Rwanda, un pays parmi les derniers à avoir été colonisé. La Royauté représentait aux yeux de l’Eglise un système hiérarchique qui lui convenait bien puisqu’il lui ressemblait. Un Dieu unique et un système pyramidal constituèrent deux vecteurs propres à répandre avec succès le catholicisme. Il deviendra la religion la plus répandue. Sans omettre la part non négligeable qu’occupa ce puissant mythe hamitique, déjà évoqué, dans l’établissement de la politique coloniale et que l’Eglise reprit à son compte. Ce mythe contribuera grandement à l’établissement d’une conception raciale de la société rwandaise. Ecoutons Jacques Morel : les premiers explorateurs européens qui partirent à la recherche des sources du Nil reconnurent dans les royaumes bien organisés des Grands Lacs, dirigés par des hommes très grands au nez fin, ces Hamites de race « caucasienne » venus d’Egypte ou d’Ethiopie. Cette notion de Hamite fut inventée par le marquis de Gobineau dans son « Essai sur l’inégalité des races humaines », qui inspira beaucoup d’idéologies racistes, dont celle des nazis. Les Hamites sont des descendants de Cham qui s’étaient mélangés avec des Noirs. Ils étaient exemptés de la malédiction de Noé sur Cham (lire Genèse, 9, 18-26) qui vouait ses descendants à la condition d’esclave. Au contraire, « une goutte de sang blanc » les promouvait au rang de race supérieure[6].
Du Mandat (1919) à l’Indépendance (1962).
De l’obtention du Mandat jusqu’aux années cinquante, soit pendant une bonne trentaine d’années, l’administration belge, mais aussi l’Eglise, poursuivirent l’évangélisation du Rwanda, accompagnée par une politique qui flattait la « supériorité » des Tutsi et qui soutenait le système de la Royauté : la stratégie d’évangélisation était d’obtenir la conversion des dirigeants afin qu’elle entraîne celle du peuple, explique encore Jacques Morel[7]. Cette entreprise fondée sur la théorie du mythe hamitique fut poursuivie par les Pères Blancs qui la diffusèrent largement. C’est ainsi que l’ancienne distribution sociale qui distinguait les Tutsi (les éleveurs), des Hutu (les agriculteurs) et des Twa (les pygmées artisans) fut peu à peu remplacée par une division ethnique. Les Tutsi, « race supérieure », la dernière, disait-on, à être arrivée au Rwanda, fut conduite à diriger les « bantous », les Hutu et les Twa déjà présents, alors que le terme de bantou ne désignait en réalité qu’un groupe de langues et non un groupe racial. Au Rwanda tout le monde parlait en effet la même langue. Cette langue, le kinyarwanda, à seul usage oral, fut, comme on le sait, prise en charge par le clergé, mais avec bon nombre d’incompréhensions. Puisque le clergé disposait du monopole en matière d’instruction et d’éducation, certains de ses membres en inventèrent (approximativement) l’écriture et se mirent à réécrire l’histoire de la région (voir entre autres les ouvrages d’Albert Pagès et l’opuscule Ruanda rédigé par le chanoine Louis de Lacger – commandé par Mgr Léon Classe (1874-1945) – et distribué gracieusement à tout qui se rendait au Rwanda). Ces initiatives allaient prendre au cours du Mandat belge des proportions aux conséquences inimaginables.
Les Tutsi d’abord, puis plus tard les Hutu, portèrent une part de responsabilité dans le processus qui mènera au désastre. La reconnaissance de la supériorité des uns, puis de la majorité constituée par les autres, en séduisit beaucoup, prêts à collaborer et à recevoir des postes de dignitaires. Ce sont les Tutsi qui furent les premiers à résister à l’autorité de l’Eglise et à soumettre petit à petit des velléités d’indépendance culturelle, avant de devenir politique. De fait, l’administration belge, associée à l’Eglise catholique, décida, dès les années vingt, de promouvoir les Tutsi (14 % de la population), de leur réserver les fonctions gouvernantes parce que jugés plus aptes à gouverner, écrit Colette Braeckman, les lignages Hutu (85 %) qui jusque-là pouvaient accéder à des responsabilités importantes furent congédiés (…), ils deviennent des « contribuables » chargés d’exécuter les corvées décidées par le pouvoir colonial, mais mises en œuvre par les intermédiaires Tutsi (construction des routes, et des bâtiments administratifs, défrichage des forêts). Comment une telle injustice n’’alimenterait-elle pas un ressentiment durable ? Les pygmées Twa (1 %) et les agriculteurs Hutu sont marginalisés dans le Nord du pays[8]. Les graines de la discorde étaient cette fois définitivement semées.
Le mwami Yuhi Musinga, souhaita rester fidèle à sa religion traditionnelle, à ses rituels (le maintien des tambours sacrés, par exemple), il refusa dès lors la conversion. Mal lui en prit, accusé de paganisme, de sorcellerie et de pratiques diaboliques, il fut défait dès 1931 et déporté pour être remplacé, sur ordre du vicaire apostolique, Mgr Léon Classe, par son propre fils Rudahigwa sous le nom de Mutara III, jugé plus docile. En 1934 et 1935, la division ethnique sera définitivement consommée : l’administration belge imposa à la population rwandaise un recensement qui eut pour conséquence néfaste la délivrance de livrets d’identité affichant l’appartenance ethnique. La division ethnique sera, avec l’assentiment de l’Eglise, enseigné dans les écoles jusqu’en 1994. La conversion du mwami en 1943 incita les chefs Tutsi à faire de même. Une vaste campagne de baptême s’ensuivit, sans doute parfois moins motivée par une conviction profonde que par complaisance auprès des autorités pour en récolter les avantages, mais sans pour autant, quelquefois, de manière discrète et privée, renoncer aux anciens cultes. Il n’empêche, cette « tornade du Saint-Esprit », comme on l’appela, vit l’emprise de l’Eglise s’accroître considérablement, en particulier par la multiplication des paroisses, des mouvements d’action catholique et la diffusion de journaux dont l’Eglise avait le monopole, ils étaient distribués gratuitement et constituèrent des sources d’embrigadement supplémentaires, très efficaces pour répandre les « bonnes paroles », du moins auprès des personnes cultivées. Le Rwanda était sur le point de devenir une « théocratie catholique »[9].
Ce fut en 1946 que le mwami Mutara III dédia le Rwanda au Christ-Roi.Mais en 1956, ce fut le même Mutara Rudahingwa qui posera ouvertement devant l’ONU la question de d’indépendance, et donc celle de la libération du Rwanda de la tutelle belge, avant de « disparaître » mystérieusement trois ans plus tard …
Enfin, il convient d’insister encore sur le sentiment de provenance et d’appartenance. À la question, commune à tous les peuples, de savoir qui nous étions avant d’être ce que nous sommes, plusieurs réponses existent, d’autres restent possibles. Au Rwanda, la réponse à la question de l’origine portait sur le mythe fédérateur d’Imana, tout autant que sur la langue, la culture et l’espace. La question de l’appartenance sociale des Rwandais ne peut éviter de reconnaître qu’effectivement des inégalités liées à l’organisation économique existaient bel et bien. Ce constat ne peut toutefois conduire à passer sous silence le fait qu’au sein des clans et des régions les personnes étaient aussi susceptibles de « bouger » au gré de leur histoire personnelle. Ainsi les catégories sociales n’étaient pas étanches, un Tutsi pouvait devenir Hutu et un Hutu, Tutsi selon leur richesse (évaluée en nombre de vaches). La sédentarité n’était pas non plus une situation obligée. L’administration belge et l’Eglise finirent par figer progressivement ces diversités au profit d’un ordre imposé, peu soucieux du respect de l’histoire locale, déconsidérée systématiquement.
Vers l’Indépendance : la Révolution Sociale, suivie par la Première République (1959 à 1973).
A lire ce qui précède, il est ici intéressant d’insister sur quelques points. La période coloniale vit l’administration belge, avec la complicité de l’Eglise, inventer, puis organiser une discrimination sociale transformée en une nature ethnique parmi la population autochtone. Disposer de certains privilèges (accéder à des postes de pouvoir, fréquenter certains lieux, des hôtels, par exemple) n’était à la portée que de quelques-uns, les Belges bien entendu, mais aussi ceux qui possédaient la « carte de mérite civique », autrement dit les « occidentalisés », ceux qui avaient été « éduqués ». Il s’agissait, en effet, d’une entreprise de « blanchiment » culturel comme déjà suggéré, d’un véritable décervelage.
Le professeur Faustin Rutembesa[10] aimait poser la question des identités (« tu es quoi ? ») pour élucider le processus génocidaire. Nous venons de le voir, selon les époques concernées, le ressortissant rwandais en fut réduit à fournir des réponses différentes : le clan dans les années trente, l’ethnie dans les années cinquante, l’appartenance raciale dans les années soixante et septante … Les différents noms exprimant les appartenances (avant de devenir des « identités » fermées) existaient en effet bel et bien avant l’arrivée des colons, mais ils changèrent de sens et de portée selon les « bricolages » multiples dont ils furent les objets. Ils suscitèrent, selon le professeur Rutembesa, l’adhésion des Rwandais aussi. L’ensemble, toutefois, comme il le rappelait encore, fut interprété sous le filtre d’une histoire qui n’était pas vraiment la leur, mais une histoire importée et instrumentalisée. Avec la part d’« incompréhensible » qui y subsistait malgré tout et qui subsiste toujours. Toute explication manque fondamentalement son objet, pour toutes sortes de raisons, parmi lesquelles le fait que les réalités et tout particulièrement celles, tragiques, auxquelles nous avons affaire, sont toujours excessives par rapport à leur retransmission, elles les « débordent ». On sait que « le signe est arbitraire », si bien qu’il « trahit » toujours son objet et, pour ne rien simplifier, tout n’est pas forcément exprimable, faute de mots, faute aussi d’en avoir la capacité : Elie Wiesel eut d’ailleurs cette phrase, édifiante et riche d’enseignement : se taire est interdit, parler est impossible et si les rescapés (en) sont revenus ou en ont réchappé, les mots, quant à eux, pas forcément. Sont-ils restés tout auprès des événements, comme les pauvres vêtements vides de l’église de Nyamata ?
Dans la foulée de l’importante expansion de l’Eglise catholique (à partir de 1943), il convient d’ajouter que, tant au Congo qu’en Afrique de l’Ouest des mouvements anti-colonialistes commençaient à gagner du terrain, y compris au Rwanda. Ce que ni l’Eglise ni les colons n’appréciaient. Il était temps de réagir. Pour contrecarrer ces discours, l’Eglise se mit à appuyer un contre-mouvement formé de Hutu. En 1956, deux journalistes (parmi eux le futur Président) furent envoyés en Belgique pour être formés par le journal Vers l’Avenir. Le MOC (Mouvement Ouvrier Chrétien) fut lui aussi une source d’inspiration pour les politiques nouvelles en gestation. Si bien que les anciennes alliances avec les Tutsi finirent par s’effilocher puis par se défaire tout à fait au profit d’une nouvelle cause, idéologiquement importée, à savoir la lutte contre une minorité qui exploite une majorité. Comprenons que la situation vécue en Belgique, notamment parmi le clergé flamand, « des francophones qui oppriment les flamands », fut transposée au Rwanda en ces termes, « ce sont les Tutsi qui briment le « peuple majoritaire » : les Hutu … ». Ce fut le début de la « Révolution Sociale ». Elle se manifesta par une stratégie anti-Tutsi permanente, en plus des autres moyens de diffusion, via le canal de la radio, très pratique pour les analphabètes[11]. Les Belges cautionnèrent et l’Eglise emboîta le pas au nom de la Justice Sociale qui justifia habilement le retournement subit de situation.
Comment expliquer la rapidité avec laquelle les « bricolages » ethniques et religieux furent intériorisés ? En effet, une génération avait suffi. Poser la question équivaut à méconnaître ou à sous-estimer la puissance de l’Eglise en matière de persuasion, de manipulation dans la mesure où sa puissance s’exerçait sur le terrain fertile de l’ignorance institutionnalisée. Les paroisses s’étaient multipliées. Elle exerçaient une certaine fascination et surtout, jouaient sur les penchants « diaboliques » attribués désormais aux Tutsi. Les conversions, massives ne furent pas forcées non plus, surtout à partir du moment où le Roi lui-même avait donné l’exemple. Même si, elles ne furent pas toutes sincères, elles étaient tout de même considérées comme un signe de « modernité ».
Le décès mystérieux du mwami Mutara III poussa en 1959 ses conseillers à remettre le pouvoir aux mains de Kigeli V, son demi-frère. Il sera le dernier mwami du Rwanda. Entretemps, en 1956, le Vatican avait nommé le suisse Mgr André Perraudin (1914-2003) archevêque du Rwanda et du Burundi. C’est l’année suivante (1957) que Grégoire Kayibanda, fondateur du parti Parmehutu (futur Président de la Première République) fit publier le fameux Manifeste des Bahutu[12], texte qui allait devenir la fondation idéologique des deux Républiques à venir. Ce Manifeste, rédigé par les Pères Blancs belges, les Pères Ernotte et Dejemeppe sous la supervision de Mgr Perraudin, traduisait bien le racisme de leurs auteurs occidentaux, selon l’analyse de Jean-Paul Gouteux[13]. De plus, la lettre de Carême de Mgr Perraudin, Super omnia caritas (du 11 février 1959) mit le feu aux poudres. Elle dénonçait la mainmise de la race des batutsi sur celle des bahutu, certes à demi-mots, mais de façon suffisamment claire pour ne pas manquer la cible. Sous la justification d’une leçon évangélique la discrimination raciale devint une évidence. En voici un extrait : Il y a réellement au Rwanda plusieurs races nettement caractérisées (…). Dans notre Rwanda (…) les richesses d’une part et le pouvoir politique et même judiciaire d’autre part, sont en réalité en proportion considérable entre les mains des gens d’une même race[14]. Pendant trente-cinq ans, la hiérarchie catholique continua dans la voie de ce racisme opportuniste. Jean Damascène Bizimana[15] explique combien ces textes, en officialisant la division ethno-raciale entre les Tutsi et les Hutu, déplacèrent en réalité la perception du problème du Rwanda. Il ne s’agissait plus de déplorer la colonisation et de tenter de s’en libérer, mais bien de condamner la présence des Tutsi. Il cite le Père Walter Alvoelt qui déclarait : pour nous, l’histoire a commencé en 1959. La révolte des Hutu, je l’ai vécue de manière très douloureuse Car il y avait des cadavres. Mais dans le fond, j’étais heureux. Il se passait quelque chose d’historique, la libération d’un peuple. J’ai enterré les premiers chefs Tutsi à Gitarama. Les Hutu trépignaient avec des machettes et criaient. Ils ne m’en voulaient pas d’enterrer les gens. Ils disaient seulement : « père, revenez demain, nous en aurons encore d’autres »[16]. La radicalisation était désormais effective, l’appel toxique à se coaliser contre les Tutsi, à les exclure, à les exécuter, voire à les ramener d’où prétendument ils provenaient (l’Abyssinie) pouvait dans cette tragique mesure se réaliser concrètement et sans frein. Les Tutsi devinrent des étrangers dans leur propre pays.
En 1957, une association, devenue un parti politique en 1959, l’Aprosoma (Association pour la promotion sociale de la masse) fondée par un ancien séminariste, Joseph Gitera Habyarimana et soutenue par l’Eglise, confirma en la prolongeant la doctrine du Manifeste. Il y est dit qu’aucune cohabitation n’était possible avec les Tutsi, dès lors de plus en plus déshumanisés. Ainsi, la « chasse » aux Tutsi devient désormais une affaire politique, sous la bénédiction du clergé. Quoi qu’il en soit, utiliser «Dieu» pour soutenir une idéologie politique a constitué en une pratique habile, facilitant la perméabilité de cette idéologie auprès d’une population peu instruite. Les vicissitudes de ce nouveau parti, les réactions en sens divers (y compris de source religieuse) qu’il suscita amenèrent progressivement son déclin (le parti disparut en 1965). Cependant, les anciens membres parmi les plus virulents, rejoignirent alors le Parmehutu, reconnu officiellement comme parti depuis 1959.
La « Révolution Sociale » du peuple majoritaire favorisèrent les premières exactions contre les Tutsi. Du 1er au 12 novembre 1959, la chasse aux Tutsi fut lancée. Des massacres furent instigués, ce qui provoqua de nombreux départs en exil vers les pays avoisinants : l’Ouganda, le Congo, le Burundi et la Tanzanie. On les appellera les « réfugiés de 59 » (recensés au nombre approximatif de 300.000). Ecoutons encore Colette Braeckman : cases brûlées, familles chassées vers les pays voisins, apparition des premiers camps de réfugiés en Afrique, les fausses notes de cette « geste » révolutionnaire ne tarderont pas à apparaître. Mais bien peu tirent la sonnette d’alarme. En Belgique, le père Dominique Pire est, aux côtés du philosophe britannique Bertrand Russell, l’un des rares à dénoncer le sort réservé aux Tutsi du Rwanda et à rechercher des parrainages pour payer les études de jeunes Tutsi croupissant dans des camps sur la frontière ougandaise. Parmi eux, un certain Paul Kagame[17].
La chute de la monarchie était proche. Le 28 janvier 1961, un Congrès du parti Parmehutu se tint à Gitarama, cet événement appelé depuis « le coup d’état de Gitarama » aboutit à l’abandon de la monarchie et à la proclamation de la Première République. Grégoire Kayibanda, membre du Parmehutu (parti devenu largement majoritaire) en devint le Président le 26 octobre 1961. La même année, le Rwanda se sépara du Burundi auquel il était associé depuis 1898. L’ONU décrétera l’Indépendance du Rwanda et du Burundi le 1er juillet 1962.
Les douze années que dura la Première République furent caractérisées par l’oppression continuelle des Tutsi, une suite de pogroms se déclenchèrent, notamment celui du 24 au 28 décembre 1963 dans la préfecture de Gikongoro, considéré déjà comme un pré-génocide. L’établissement, à partir de 1965, des quotas dans les établissements scolaires qui obligeaient de limiter à 10 % l’accueil des élèves Tutsi renforça la discrimination et contribua à la banaliser parce que familière. Les enfants étaient éduqués ainsi, toute conception autre de la distribution sociale devint impossible, la discrimination installée ne se discutait plus. Des inspections vérifiaient l’application des quotas, et en cas de surnombre, l’épuration des élèves Tutsi s’ensuivait immanquablement. L’identification des Tutsi à expulser devint même l’objet de listes affichées dans les écoles et les Universités. Un détenu de la prison de Rwamagana, un ancien directeur d’école secondaire, rencontré à titre exceptionnel en 2017 et condamné pour génocide à 17 ans d’’incarcération, faisait de cette « éducation au génocide » (ce sont ses propres mots) transmise par les familles, les voisins et les enseignants, sa ligne principale de défense.
C’est effectivement en 1973 que se produisit ce qu’on appela le « génocide des intellectuels » : une épuration qui toucha les entreprises, les hôpitaux en plus des institutions scolaires. Même les étrangers qui avaient eu l’audace de soutenir ou de défendre des Tutsi furent également expulsés. Les réactions qui suivirent furent vite balayées par l’Eglise, mais aussi par la France qui soutenait le régime. Toutefois, cette Première République, de plus en plus fragilisée par des dissensions internes, des conflits entre générations, des rivalités, notamment au sein des Universités, finit par vaciller.
La Deuxième République (de 1973 à 1994).
L’instabilité sociale et politique, aggravée par les troubles survenus au Burundi voisin, entraînèrent en juillet 1973 le coup d’état du général Juvénal Habyarimana, ancien ministre de la Défense, qui devint Président de la Deuxième République. Au départ, le nouveau régime proposa un discours rassembleur auquel beaucoup adhérèrent, mais il était cependant à ce point truffé de contradictions, et donc contesté, que le Président fut contraint d’affirmer que la Deuxième République reposerait désormais sur les fondements de la Révolution Sociale.
Jean-Paul Kimonyo, explique les suites données à la décision du Président Habyarimana de fonder en 1975 le MRND (Mouvement Révolutionnaire National pour le Développement), un parti unique, qui deviendra quasi totalitaire, selon la nouvelle Constitution de 1978. Chaque ressortissant rwandais en était membre dès sa naissance. Ce fut l’occasion de mener d’abord une politique économique revue, notamment par une utilisation, certes forcée, de la main d’œuvre disponible, par le rétablissement de l’umuganda (le travail communautaire obligatoire hebdomadaire), de promouvoir une agriculture de subsistance, embellie grâce à la croissance de l’aide internationale, à des projets provenant d’ONG et de l’Eglise, le tout assorti d’une politique ethnique subtile, plus équilibrée, plus accommodante. La chute du régime Parmehutu s’accompagna d’une ébauche de réintégration, à la marge, des Tutsi dans la communauté nationale, mais en continuant à placer les réfugiés hors de celle-ci, ce qui en définitive, sera l’une des principales causes de la chute de la Deuxième République[18]. Les mariages mixtes se multiplièrent, les identités se falsifièrent, se brouillèrent : au bout du compte, les gens finirent par se satisfaire du régime. Ceci jusqu’au déclenchement de la crise paysanne, provoquée par la surpopulation, le manque de terre arable et par la baisse des rendements : en 1984, ce fut le basculement. L’espérance de vie baissa à 33 ans. La famine survint, les désordres sociaux reprirent, mêlés de violence et d’angoisse : la société rwandaise se retrouva brutalement en perdition. En 1988, des élections furent organisées, favorisant le retour du multipartisme. En 1991, le MDR-Parmehutu (Mouvement Démocratique Républicain) devint le principal parti d’opposition, bien que divisé. De plus, les attaques du FPR (Front Patriotique Rwandais), fondé en 1987, commencèrent le 1er octobre 1990 : conjuguées à l’instabilité de la situation politique, le régime fut amené à se radicaliser. Le Hutu-power, parti extrémiste, ainsi que l’Akazu (petite maison), son noyau dur (composé par des proches du Président, en particulier son épouse, Agathe) furent créés en 1993, à la suite d’une nouvelle incursion du FPR qui mit en déroute les FAR (Forces Armées Rwandaises, à l’époque l’armée régulière). De juin 1992 à août 1993 se tinrent les accords d’Arusha (en Tanzanie), dans l’objectif de démocratiser le Rwanda et d’offrir au FPR une représentation parlementaire.
Le 6 avril 1994 se produisit l’attentat contre l’avion présidentiel qui déclencha le génocide.
Derrière tout cela, à la fois manifeste et tapie dans l’ombre, d’une certaine façon approuvée et encouragée (notamment par l’amitié complice, de nature religieuse charismatique, entre le Roi Baudouin et le Président Habyarimana), s’exerçait sans relâche l’influence importante et continue de l’IDC, l’Internationale de la Démocratie Chrétienne à laquelle appartenait depuis le début le MRND. L’analyse de Jean-Paul Gouteux, déjà cité est à ce sujet sans appel.
Après avoir inversé son soutien, l’Eglise catholique continue le jeu d’une ethnie contre une autre. Cette alliance coloniale, puis néocoloniale avec l’élite hutu, se scelle dans le sang des pogroms antitutsi, que la nouvelle élite hutu utilise systématiquement dans sa stratégie de pouvoir. Les missionnaires flamands retrouvent là leur combat contre la bourgeoisie wallonne. L’idéologie associée, avec ses accents populistes et son allure de « Révolution de 1789 » contre « l’aristocratie tutsi », est diffusée et vulgarisée par les membres belges de l’IDC dont le secrétariat est basé à Bruxelles. Le rôle de l’IDC comme soutien obstiné aux leaders ethnistes et à leur idéologie (…) a été considérable. Par exemple, l’IDC remerciait, le 5 mars 1992, l’Office rwandais d’information (ORINFOR), alors même que cet organe de propagande ethniste venait d’inciter aux massacres du Bugesera. En août de cette même année, l’IDC se félicitait du ralliement du parti MDR à la ligne dite Parmehutu « dans la tradition du grand mouvement populaire lancé par Grégoire Kayibanda ». En mars 1993, l’ex-parti unique rwandais MRND, qui alors planifiait le génocide des Tutsi, était invité à Bruxelles en tant que parti affilié à l’IDC, au Xe Congrès de cette organisation. Etonnant ? Non, quand on sait qu’après le génocide réalisé au nom de cette idéologie hutuiste, le député belge Jan Van Erps du CVP (parti social-chrétien flamand) peut se dire encore « Hutu flamand et fier de l’être ». Il y aurait à dire sur la composante idéologique sous-jacente. Comme l’antisémitisme, l’antitutsisme se nourrit de fantasmes racistes variés et parfois concordants. Ce sont les mêmes clichés qui déterminent les convictions du Suisse Mgr Perraudin, fantasmes où les Hutu sont assimilés aux paysans montagnards de son Jura natal en lutte contre les « bourgeois de Sion », incarnés par les Tutsi. On encense « le peuple de la glèbe » Hutu contre les Tutsi accusés d’être commerçants et citadins. La mystique « de la terre et de la race », qui nourrit l’antisémitisme, n’est pas loin. En 1997, devant la Commission parlementaire du Sénat belge, le père Guy Theunis, ancien professeur au Grand Séminaire du Rwanda et très proche de l’ancien régime génocidaire rwandais, affirma que « le génocide était inimaginable ». André Louis, ancien secrétaire général de l’Internationale démocrate chrétienne (IDC) fit de même. Or, ces deux personnages étaient étroitement liés aux génocidaires et en connaissaient parfaitement le programme. Le père Theunis avouera plus tard qu’il savait, trois semaines avant le 7 avril, le but des extrémistes de la CDR (Coalition pour le Défense de la République, partiradical et raciste,fondé en 1992, attaché à l’Hutu Power) : « recommencer les massacres de 1959 ». Il ne dit pas s’il approuvait ce projet, mais tout dans l’histoire de ce personnage le laisse supposer. En 1994, « la révolution sociale » devait donner au « problème tutsi » sa « solution finale ». C’était terrible, mais terriblement logique. D’où les mots d’ordre impératifs, lancinants, réitérés, de la RTLM et de Radio Rwanda : « N’épargnez pas les enfants ! ». D’où les précautions prises par l’Etat pour empêcher les Tutsi de s’échapper hors des frontières[19].
C’est ainsi que le piège se referma sur les Tutsi (et les Hutu qui les protégeaient). Une tragédie à laquelle l’Eglise, prit, de toute évidence, une large part qu’elle s’évertua à nier. L’Eglise refuse de reconnaître les faits et préfère protéger les coupables, déclare Jean Damascène Bizimana, mal remise de sa longue aventure d’allié au pouvoir, incapable aujourd’hui de concilier réalisme et imagination, d’articuler son histoire et le choc des réalités créées par le génocide, elle cherche à cacher la vérité pour ne pas assumer ses responsabilités. Et pourtant, le pape (Jean-Paul II) avait clairement demandé aux évêques rwandais, en avril 1996, que les prêtres et les religieux impliqués dans les massacres puissent répondre de leurs crimes. Ce message est resté lettre morte. Non seulement la hiérarchie de l’Eglise locale rwandaise refuse tout examen de conscience et toute reconnaissance de ses responsabilités, mais aussi et surtout, l’Eglise catholique en général, et les instituts missionnaires, en particulier les Pères Blancs, constituent un réseau où le négationnisme bat son plein. Un crime contre l’humanité, un génocide, est devenu synonyme de massacre tout court. On masque le fait qu’il a été anéantissement d’un groupe humain identifié comme Tutsi. Il faut donc rétablir la vérité pour redonner au terme génocide la signification ou plutôt la qualification qui lui revient.
Mais laissons le dernier mot à Colette Braeckman. Ayant conclu qu’après l’Indépendance, le nouveau régime avait accrédité très facilement, parce qu’elles arrangeaient le nouveau pouvoir, les thèses des Pères Blancs et particulièrement celles de l’abbé Kagame, en l’occurrence le clivage ethnique, puis racial, entre les Tutsi et les Hutu, la question de la responsabilité de la colonisation et de l’évangélisation dans cette distorsion de l’histoire, lui fut posée,voici ce qu’elle répondit : le pouvoir colonial a bien sûr privilégié cette version-là. Mais les Tutsi l’ont aussi utilisée à leur profit. (…) Il y a véritablement eu interaction entre les Européens et les Rwandais. Les manipulations du facteur ethnique sont venues de tous les côtés. Avec leur lot de surprises et d’événements imprévus. Un homme comme le président Kayibanda n’était pas uniquement une « créature » des colonisateurs belges ou de l’Eglise. Il avait son propre agenda. Il est arrivé que les mentors européens, les démocrates-chrétiens en particulier, ne le suivent pas ou soient surpris par ses actions. Les Africains, les Rwandais surtout, se sont révélés ne pas être que des acteurs passifs, des victimes ou des pions[20]. La Deuxième République, fondée sur les mêmes principes, poursuivit ce mode de fonctionnement.
Le soutien mutuel du monde politique et du monde religieux constitua une bombe à retardement de plus en plus puissante. Mais il y a plus. Le monde occidental, malgré les précautions prises afin de sauvegarder, d’intensifier son autorité et son pouvoir n’a pas compris ou voulu comprendre que les Rwandais jouaient aussi un rôle plus important qu’on ne le pensait : ils furent des acteurs de leur propre histoire et non des pions actionnés par d’autres (…). La tragédie du Rwanda porte en elle une vérité : les acteurs africains jouent un rôle, ils ont leurs propres objectifs en fonction desquels ils peuvent manipuler ceux qui les soutiennent[21].
Le professeur Faustin Rutembesa ne disait d’ailleurs pas autre chose. Et quand il ajouta, afin de se prononcer quant au risque possible de récidive du génocide : le démon n’est pas mort, il dort…, il laissa planer l’ombre d’un doute qui fit froid dans le dos.
Un cumul de raisons a mené au pire : absence de respect des rituels hérités de la royauté et du passé, étouffement des valeurs humaines (« l’upfuna »), diffusion de l’idéologie de la race, volonté de déshumanisation des adversaires (les Tutsi considérés comme des « Inyenzi », des « cafard ») ou de ceux qui étaient présentés comme tels. Il n’y a pas eu au Rwanda, en outre, de mécanismes correcteurs, susceptibles de permettre d’évacuer les tensions. Je m’explique, écrit encore Colette Braeckman, en Afrique de l’Ouest par exemple, on connaît la « parenté à plaisanterie », elle autorise à se moquer gentiment de certains groupes ethniques et de dire, en riant, certaines vérités. Au Rwanda cela n’existe pas. On ne s’est jamais moqué publiquement des caractéristiques des Hutu ou des Tutsi[22]. Mais une fois le processus génocidaire enclenché, à partir des valeurs traditionnelles détournées et des ressentiments de plus en plus profonds et devenus haineux, pervertis dès alors en projet d’extermination, ce fut l’hallali, encouragé par la radio, la presse et les caricatures savamment configurées par les différents pouvoirs politiques et religieux aux intérêts cette fois définitivement mêlés.
Dans le même ordre d’idée, les considérations générales portant sur la politique inter-ethnique et les influences extérieures ne doivent pas méconnaître ou sous-estimer la réalité plus brute, voire plus brutale, de la société rwandaise elle-même, là où pour la plupart des gens elle se trouvait, à savoir sur un terrain rural et populaire, disséminée dans des villages parfois très éloignés des centres de décision politique et des intellectuels, et où vivaient de nombreux Tutsi. La volonté du MRND d’établir un « état ruraliste totalitaire » se heurta, surtout dans les régions les plus pauvres, à des populations méfiantes et insoumises, qui ont de façon oblique et souvent masquée (…) exprimé leur « indocilité » dans l’ordre du religieux et du criminel. Actes de résistance diffus, mobiles et transitoires, selon l’analyse de Jean-François Bayart portant sur la politique par le bas, caractéristique de l’Afrique Noire[23] et sur laquelle s’appuya entre autres références Jean-Paul Kimonyo. Celui-ci combla un manque, qu’il avait constaté dans les nombreuses études publiées jusque-là, en proposant une vision plus complète des prémisses du génocide et de sa mise en œuvre. Son enquête montre un génocide « populaire », où les petits cadres locaux jouent un rôle décisif, où les frustrations sociales face à l’Etat sont mobilisées contre le bouc émissaire Tutsi, où même les aspirations démocratiques sont dévoyées en haine raciste selon la logique totalitaire dite de l’ « Hutu-power »[24]. La présence constante de l’Eglise à travers ses multiples paroisses n’a probablement pas dû représenter un grand obstacle face aux déclenchements des réactions radicales des ouailles contre leurs voisins et que les circonstances finirent par autoriser.
Thierry De Win
Note : Les informations provenant des séminaires de 2015 et 2017 sont extraites des notes de l’auteur, les deux vues de l’église de Nyamata, de ses photographies personnelles. Le Manifeste des Bahutu, la lettre de Carême de Mgr A. Perraudin, l’opuscule du chanoine L. de Lacger, Ruanda, sont disponibles sur Internet[IL1] .
[1] Située au Sud de Kigali, dans la région du Bugesera ; proche de la frontière du Burundi, elle constitua un lieu de déportation et donc de rassemblement pour les Tutsi indésirables
[2] Attribué aux Belges après la défaite de l’Allemagne en 1919
[3] Il se disait qu’il aimait voyager le jour, mais revenait chaque nuit au Rwanda pour y dormir !
[4] Jean-Pierre Chrétien, Marcel Kabanda, Racisme et génocide. L’idéologie hamitique, Belin, Paris, 2013.
[5] Colette Braeckman, Rwanda Mille collines, mille douleurs, éditions Nevicata, Bruxelles, 2014, pp. 18-19.
[6] Jacques Morel, La France, complice et commanditaire du génocide des Tutsi, in revue Dialogue, n°206-207, juin 2014-mars 2015, Kigali, p. 112.
[7] Jacques Morel, ibidem, p. 113.
[8] Colette Braeckman, op. cit., p. 21.
[9] Jean Damascène Bizimana, L’Eglise et le génocide des Tutsi au Rwanda, Les Pères Blancs et le Négationnisme, L’Harmattan, Paris, 2001, p. 9. Il y avance les chiffres des appartenances religieuses au Rwanda : 57,2% de catholiques, 24% de protestants,10,4% d’adventistes (donc 92% de chrétiens) et seulement 1,9% de musulmans.
[10] Faustin Rutembesa, historien, selon les notes de deux séminaires tenus à Butare (juillet 2015 et juillet 2017).
[11] La majorité de la population designée comme « Hutu » est analphabète
[12] Le Manifeste des Bahutu, publié le 24 mars 1957, a pour titre original Note sur l’aspect social du problème racial indigène au Rwanda, il dénonce le sort réservé aux Hutu et adopte par rapport aux Tusi une position radicale.
[13] Jean-Paul Gouteux (1948-2006), entomologiste et spécialiste du génocide des Tutsi au Rwanda, Le rôle de l’Eglise au Rwanda, revue LNR (La nuit Rwandaise), 7 avril 2007 (textes de 2004 et 2005 remis à jour).
[14] Mgr André Perraudin, Super omnia caritas, lettre du Carême, 11 février 1959.
[15] Actuel Ministre de l’Unité et de la Réconciliation nationale, ancien secrétaire général de la CNLG (Commission nationale de lutte contre le génocide)
[16] Jean Damascène Bizimana, op. cit. pp. 26-31 et selon le séminaire tenu au CNLG, Kigali, juillet 2015.
[17] Colette Braeckman, op. cit., p. 23.
[18] Jean-Paul Kimonyo, Rwanda. Un génocide populaire, Karthala, Paris, 2008, p. 61 et notes du séminaire tenu à Kigali, juillet 2015.
[19] Jean-Paul Gouteux, op. cit.
[20] Colette Braeckman, op. cit., p.77.
[21] Colette Braeckman, ibidem, p. 79.
[22] Colette Braeckman, ibidem, p.80.
[23] Jean-François Bayart, La politique par le bas en Afrique Noire, Questions de méthode, in revue Politique Africaine, publiée par Karthala, pp.53-82, Paris, 1981.
[24] Jean-Paul Kimonyo, op. cit., extrait du quatrième de couverture.
[IL1]dans les ressources ? si oui, faire un lien ?